Théâtrorama

Au début, on est surpris par le mauvais goût de cet affreux rideau de scène verte et cette lumière blafarde au néon. À la fin, on sort réjoui par l’exubérance déjantée des comédiens vaincus par la puissance de l’héroïne qui, en ne disant pas un seul mot de toute la pièce, finit par miner comiquement l’ordre du spectacle.

Devant le rideau fermé, un vieil homme vient nous présenter doctement la pièce. Le rôle d’Yvonne, annonce-t-il, sera joué par une spectatrice tirée au sort. Le rideau finit par s’ouvrir et six personnages face à face jouent un air de « chasse à courre » avec une sorte de sifflet. Le cadre loufoque est posé. Nous sommes dans la métaphore grotesque de nos existences ridicules, dans un monde imaginaire de châtelains imbus de l’importance de leur condition et qui se comportent comme des sales gosses dans la cour de récréation.

Tout irait pour le mieux à la cour du Roi Gnouillon, si Philippe, son fils et héritier du royaume de Bourgogne, ne décidait d’épouser par ennui ou par provocation, Yvonne. Roturière, laide, amorphe, passive, muette en un mot « mollichone » les insultes et les moqueries n’ont aucune prise sur elle. En tombant amoureuse du Prince, Yvonne grippe la machine. Son silence devient le révélateur violent des turpitudes de la cour. Tuer Yvonne devient la seule solution. Chacun, du couple royal au chambellan en passant par le Prince et son ami, échafaude un système pour l’exclure sans le dire expressément.

Écrite en 1938, comme une parodie de drame shakespearien, Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz travaille sur les opposés : maître et valet, infériorité sociale des uns et supériorité des autres… On a souvent vu en lui un précurseur du théâtre de l’absurde, mais il semble plus juste de parler d’un théâtre d’idées qui met en scène le grotesque jusqu’au délire.

Le silence comme arme de destruction massive
La mise en scène donne une (fausse) impression de fouillis, où les enjeux et les alliances semblent naître du hasard. L’astuce des metteurs en scène, Guillaume Baillard et Mélanie Bourgeois a été de jouer sur la profondeur de l’espace. Rien n’est défini. Ni les lieux, ni les fonctions. Le chambellan intervient dans les prises de décision et le roi se comporte comme un valet inculte. On passe des salons à l’extérieur, la scène avale la salle, abolissant toute distance entre spectateurs et comédiens. Yvonne  » tirée au sort et choisie » dans le public rend ce dernier partie prenante du spectacle. L’excès de parole des uns se heurte au silence apathique d’Yvonne. Le choeur très mobile de l’ensemble des autres personnages ne peut rien contre la force d’inertie d’Yvonne, déplacée comme une marionnette au gré de l’humeur des uns ou des autres. Héroïne du spectacle, puisque le titre le promet, tirer Yvonne de sa torpeur devient le jeu favori de la Cour.

Le conflit et la violence ne naissent pas du jeu des pouvoirs, mais de ce mutisme sans qualités d’Yvonne qui aime sans rien demander en échange et qui regarde placidement le spectacle qui se déroule sous ses yeux sans y prendre part. La tuer puisqu’elle ne parle pas devient le but commun de tous les protagonistes. En faisant entrer le public dans le processus et en le transformant en otage silencieux et complice, la mise en scène devient subversive à bien des égards.

Choisir une comédienne franco-africaine pour le rôle d’Yvonne n’a rien d’anodin. Tout le discours méprisant et arrogant des époux royaux, du Prince et des courtisans devient l’écho du discours des maîtres à l’égard des esclaves, des puissants à l’égard des pauvres.

Les personnages plus que des caractères sont des fonctions. Leur discours se construit selon le costume porté ou les accessoires utilisés. Au début de la pièce, Yvonne est conduite de la salle vers la scène et présentée dos au public. À la fin, seule en scène, elle regarde la salle, toute-puissante dans son apathie invaincue, semblant nous faire admettre que se taire dans un monde qui parle tout le temps peut permettre d’ouvrir des opportunités et créer l’imprévu.

[note_box]Yvonne, princesse de Bourgogne
De Witold GOMBROWICZ
Traduction: Constantin Jelenski & Geneviève Serreau
Mise en scène de Guillaume BAILLIART – Mélanie BOURGEOIS
Avec Jacques Bailliard, Mélanie Bestel, Georges Campagnac, Pierre-Jean Étienne, François Herpeux, Atsama Lafosse, Aurélie Pitrat, Aurélien Serre, Jean-Christophe Vermot-Gauchy[/note_box]

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  1. bnjour,

    raconter l’histoire n’est pas vraiment très malin.

    je ne vous salue pas trop.

    un spectateur

    spectateur / Répondre

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