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Vertiges, ces invisibles qui nous ressemblent

Vertiges de Nasser Djemaï à la Manufacture des ŒilletsVertiges – En 2014, Nasser Djemaï créait « Invisibles » et nous parlait des Chibanis, ces vieux émigrés maghrébins oubliés par la France et qui avaient contribué après la Seconde Guerre Mondiale à sa reconstruction économique. Avec « Immortels », il interrogeait les problématiques adolescentes de ces jeunes gens de la troisième génération nés en France.

Avec Vertiges, Djémaï quitte (apparemment) l’espace public et nous plonge dans l’intimité d’une de ces familles d’origine étrangère dans laquelle se mélangent les enfants nés dans le pays d’origine et ceux nés en France. Une de celles dont l’auteur est lui-même issu avec sa chaleur, l’amour qui ne s’exprime pas avec des mots et ses incompréhensions.

Nadir (Zakariya Gouram) a bien réussi dans la vie. Même s’il évite de venir avec son épouse française et ses filles dans la cité où il a grandi, il reste attaché à sa famille et l’aide du mieux qu’il peut. Nadir revient, pour quelque temps dit-il, tout en se gardant de préciser qu’il est en instance de divorce.

Lieu d’espoir et d’avenir il ya cinquante ans, le quartier s’est paupérisé. Dans la maison, on parle un français mâtiné d’expressions arabes. Le dialogue se fait entre soi et l’extérieur se résume à ses aspects pratiques : tout le monde se connaît, entre Carrefour et la pharmacie du coin, tout se trouve à proximité. On commente la vie des autres et le nid familial est resserré sur lui-même pour se tenir chaud. Pour l’extérieur, il y a le rêve du père qui a fait construire sa maison là-bas, dans le pays d’origine, comme un gage de sa réussite dans l’exil, comme pour oublier la maladie, la solitude et la mort annoncée ici dans le pays étranger.

Vertiges de Nasser Djemaï à la Manufacture des Œillets

Vertiges identitaires

En retrouvant la réalité bancale de sa famille qui se bricole un quotidien à la va-comme-je-te-pousse, Nadir renoue avec les interrogations sur une identité en quête de racines et sur les incompréhensions d’une histoire fissurée. Dans la pièce, seuls les enfants ont un prénom alors que les parents sont désignés par leur fonction : le père et la mère (émouvant duo de Lounès Tazaïrt et Fatima Aibout), comme les représentants d’un pays absent et fantasmé. Mina, la sœur (Clémence Azincourt) et Hakim le frère (Issam Rachyq-Aharad) se débattent entre les petits boulots et les rêvent d’un Extrême Orient rêvé qui leur permettrait par un pas de côté de quitter l’entre-deux de leur condition sociale. Confronté aux difficultés d’insertion de ses frère et sœur, aux rêves de retour avortés de son père, Nadir se retrouve face à ses illusions d’intégration. Classer, ranger, ordonner, jusqu’à la folie n’empêche pas les fissures, la maladie et la mort inévitable.

Vertiges de Nasser Djemaï à la Manufacture des Œillets

Loin des discours sociologiques, Djémaï s’attache avant tout dans son écriture sa mise en scène à faire naître les images et la poésie qui en surgit. Il y a tout d’abord ce personnage silencieux (magnifique présence de Martine Harmel), un peu dérangé par opposition à la volonté d’organisation de Nadir qui erre en quête perpétuelle des fuites d’eau de la maison. Elle assiste à tout sans jugement et avec la même lenteur tranquille, devenant ainsi le pivot de l’action, la métaphore du temps qui passe et le lien entre intérieur et extérieur. Celui-ci n’existe sur le plateau que par les images projetées de rues de cités-dortoirs qui semblent ne mener nulle part, de barres d’immeubles identiques qui s’entassent sans grâce les unes à côté des autres. Les meubles bon marché vacillent dans la scénographie d’Alice Duchange alors que les images vidéo de Claire Roygnan s’incrustent dans les plaies à vif, tirant la pièce vers l’onirisme et le fantastique.

En replaçant l’exil et la mort du père dans la perspective plus large du mythe, Djemaï permet de dépasser les contradictions. En partageant les rituels des funérailles du père entre chaque membre de la famille, il permet à chacun dans le silence et le recueillement de retrouver les chemins secrets qui irriguent les racines ancestrales au-delà des apparences et des géographies. Au-dessus du cadavre du père, la dernière image est celle de son vieux costume râpé et de sa valise ouverte, vide et fatiguée qui monte dans les cintres. Il n’y a « rien à rattraper, rien à justifier, rien à regretter », nous dit Djemaï, si ce n’est réinventer une nouvelle époque à partir de ce vide des illusions perdues.

Vertiges
Texte & Mise en scène : Nasser Djemaï
Editions Actes-Sud-Papiers
Avec 
Fatima Aibout, 
Clémence Azincourt, 
 Zakariya Gouram,
 Martine Harmel,
 Lounès Tazaïrt, 
Issam Rachyq-Ahrad
Dramaturgie 
Natacha Diet
Scénographie 
Alice Duchange
Création lumière : 
Renaud Lagier
Création sonore 
Frédéric Minière
Création vidéo 
Claire Roygnan
Costumes : 
Benjamin Moreau
Durée : 1h50
Crédit photos : JeanLouisFernandez
Jusqu’au 12 mars à la Manufacture des Œillets – Théâtre des Quartiers d’Ivry/CDN du Val de Marne

Dates de tournée
14 -15 Mars : Le Granit -Scène Nationale/ Belfort
18 Mars : Théâtre Edwige Feuillère- Vesoul
21 Mars : Le Bateau-Feu – Scène Nationale/ Dunkerque
31 Mars : La Garance- Scène Nationale/ Cavaillon
4 au 8 Avril : Théâtre de la Croix Rousse-Lyon
11 Avril : Le Sémaphore / Cébazat
27 Avril : Théâtre les Salins- Scène Nationale/ Martigues
6 Mai : Centre Culturel des Portes de l’Essonne / Juvisy /Orge

 

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