Théâtrorama

Ça commence nulle part et n’importe où avec l’injonction franche « d’en finir », de liquider les liquidateurs et d’aplatir les pays plats restants. Ça se termine dans un appel au renouveau et dans un « Chut ! » retentissant. Entre les deux, faux frères et faux ennemis auront badiné, menti, dansé, juré dans toutes les langues, dessiné un nouveau monde à la craie, se seront insultés et cognés, crus otages et libérateurs à la fois, auront chuté du paradis, rêvé de Las Vegas et de Babylone, puis se seront tous finalement accordés autour d’un abreuvoir débordant de bibine, unique rescapé d’une guerre qui ne dira jamais son nom.

C’est ce qui reste d’une bombe à retardement – des éclats d’obus viennent s’abattre par rafales sur des champs déjà en ruines, se glissent dans les aspérités d’une langue tranchante et font vibrer jusqu’à l’insanité les minces et branques survivants transformés en ombres. Le théâtre de l’Ivoirien Koffi Kwahulé ne laisse aucun répit, ne prend aucune respiration pour laisser s’étouffer, et imploser, un cri intérieur. Aucun temps mort, puisque suite à toute guerre remportée, il conviendra de savoir comment « gagner la paix ». Dans « Brasserie », la victoire par à-coups se situera donc quelque part entre l’intempérance et la désolation, entre stupre et trépas.

Cela traite d’instincts crapuleux et d’extinctions sans ambages mais tous feux fomentés. Un monde est à reconstruire depuis « silence, vide et nuit » résultant d’une guerre sourde et universelle. Les chocs à venir puisent leur source vile d’anciens mitraillages sans règles ni forme. Le texte de Koffi Kwahulé suit les contours des débordements d’une politique, d’une société et d’un système « à l’envers ». Ceux de son pays, et par-delà ses seules frontières.

Le théâtre pour « dire le monde »
Arrivée pétaradante en terres dévastées. Au centre de vestiges invisibles, deux soldats n’ont pas quitté les armes mais feront bientôt prendre l’eau à toute tentative de nouvelle tractation. À la recherche du mystère de la brasserie, seul bâtiment gardé intact et duquel tout pourra renaître, ils se lanceront tour à tour dans de grands discours pseudo fraternels de pseudo démocrates et de pseudo éperdus, dans de pernicieuses harangues qui n’auront pour écho que les fantaisies sexuelles et vocales des quelques-uns qui viendront croiser leur chemin.

Les défunts qui peuplent les débris se nomment « Caporal-Terminator », « Sergent-Viol-à-tous-les-étages » et « Sergent-chef-Fosse-commune ». Quant aux (ni) sains (ni) saufs, ils sont des sobriquets incarnés, d’autoproclamés « salopards parmi les salopards » Cap’taine-s’en-fout-la-mort et son troufion de Caporal-foufafou, à la diva Magiblanche qui porte en elle le fruit gâté de l’humanité, rejeton d’ébats répétés avec Schwänzchen (« Petite bite » en allemand, dont la clairvoyance ne saurait pourtant se mesurer à son calibre sous ceinture).

Entre asservissement et guérilla, french-cancan et airs d’opéra, les quatre comédiens revêtent au mieux les teintes diaprées d’allocutions désillusionnées mais sans langue de bois. Magaly Teixiera est parfaite en Joséphine Baker de Bavière ne sortant jamais de scène, Gaspar Carvajal, en rebelle à la dénonce des palabres fallacieuses, redore le blason du surnom accolé à son personnage, Raphaël Plockyn passe de l’uniforme du commandant au tutu en léopard sans rien perdre de la maîtrise de son éloquence et Arthur Viadieu excelle autant en foufou qu’en folâtre. Tous s’accordent à l’abondance et à la richesse d’un théâtre enfiévré et transporté, auquel la mise en scène baroque et cinématographique de Lucile Perain rend un fidèle hommage, Koffi Kwahulé voyant dans le théâtre, comme dans le septième art, un moyen unique de « dire le monde ».

Brasserie
Texte de Koffi Kwahulé (publié aux éditions Théâtrales)
Mise en scène de Lucile Perain
Avec Gaspar Carvajal, Raphaël Plockyn, Magaly Teixeira et Arthur Viadieu
Direction d’acteurs : Alain Carbonnel
Scénographie : Marie Fricout
Lumières : Hardien Lefaure
Vidéo & régie générale : Garance Coquart
Production Goudu Théâtre
Photo © Emmanuelle Stauble
Vu à La Loge le 23 avril 2015 – en tournée

 

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