Théâtrorama

Il porte le nom d’un célèbre chanteur. Son texte, il le répète d’ailleurs comme les paroles d’une chanson, rapide au tout début, avec un refrain qui revient sans cesse : « Je veux dire », commence-t-il, « Je veux dire », poursuit-il, pas bien sûr de la façon d’amener les choses et de reprendre le cours des événements.

Structurer les souvenirs, revenir aux origines. L’entrée dans l’histoire restera soufflée, comme les rues de la ville, soufflées par une tempête de neige jusqu’à faire « trembler son âme ». Revenir aux origines, rejoindre ce qui meurt : sa mère dans son lit d’hôpital. Wahab se souvient du premier mot, peut-être pas de ceux que l’on prononce, mais de ceux qui se « boivent comme un oasis au milieu du désert » ; ce genre de mots nichés, et soudain dénichés, « au fond de soi », et qui peuvent alors à eux seuls conjurer le silence. Son mot à lui serait « avant ». Un avant du soleil, un avant du mystère, un avant de phrases qui se prononçaient en plusieurs langues – arabe, français, français québécois –, un avant qui a fait de la guerre une « sœur jumelle ayant ravagé sa naissance ».

À cette époque-là, sa vie se rythmait au nombre de « plus tard ». Et ce plus tard est finalement arrivé. « Aujourd’hui, sa mère meurt. » Wahab aurait pu emprunter cette ligne au début d’autre monologue, mais il demeure encore entre un « avant » et un « plus tard » : il lui reste un peu de chemin à parcourir. Et surtout un visage à retrouver. Son présent tue le rêve d’une nuit déjà envahie par l’image de sa mère, le place dans un taxi, dans les rues, devant un hôpital, dedans, dans le corridor menant à la dernière chambre maternelle. Son réel est un père Noël qui « tombe en panne », une neige qui « tombe comme des lames de rasoir », sans doute faite du même métal foudroyant que celui qui a coupé les bras de sa mère, dans un cauchemar. Son corps est une ombre qui balance entre imprévisible et insupportable.

La peur d’un enfant
Sur le chemin qu’il parcourt jusqu’à l’hôpital, Wahab n’attendra pas « plus tard » : il fera le choix de l’« avant » pour avancer. Les corridors qui le séparent de sa mère sont des couloirs du temps, un labyrinthe de souvenirs qui fait resurgir devant lui un être de feu métaphorique, à la fois historique, artistique et intime. La voie vers la mère sera donc une issue vers soi, dans un huis clos aux faux murs fendus par des feux rouges et verts, des stops et des autorisations de fouiller un peu plus en profondeur.

Raconter, conjurer le silence et déterrer des sentiments. Wahab a sept ans. Il se souvient. Il jouait au super héros terrassant les « monstres monstrueux ». Il se souvient. De ce bus et de l’incendie. Du cadavre du véhicule et de l’être de feu, cette « femme aux membres de bois » qui en est sortie. De cette sensation qu’il ne parvenait pas encore à définir ni à nommer. Du silence qui a suivi, interrompu par quelques mots de son grand-père : « Il n’y a qu’une peur d’enfant pour terrasser une autre peur d’enfant. » Il se souvient. Des joues rondes de sa mère, de son visage. Jusqu’à ce que le souvenir rejoigne le présent d’un lit d’hôpital, sur lequel « une femme à la longue chevelure blonde » est en train d’agoniser. Le trajet de Wahab, par la voix magistrale de Grégori Baquet et la mise en scène tout en contrastes de Catherine Cohen, jouant sur les ombres et les révélations, est un chemin de (re)connaissance, enrayant l’absence. Sur une voie parallèle à celle de son narrateur, Wajdi Mouawad choisit l’art comme acte de survie, « pour se souvenir et ne rien perdre ».

Un obus dans le cœur
Texte de Wajdi Mouawad
Avec Grégori Baquet
Mise en scène de Catherine Cohen
Scénographie & vidéo : Huma Rosentalski
Son : Sylvain Jacques
Lumières : Philippe Lacombe
Crédit Photo : iFou pour lepolemedia

Du 16 au 30 septembre, les mercredis à 20h, au Vingtième Théâtre

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