Théâtrorama

Ubu roi

Pour situer l’action de « Ubu Roi », Alfred Jarry nous donne cette seule indication qui, en fait, permet à chaque metteur en scène d’y inscrire sa propre imagination. Pour Declan Donellan, metteur en scène anglais, fidèle et incontournable invité du théâtre de Sceaux en Ile de France, ce « nulle part » c’est le décor d’un appartement bourgeois, quelque part sur la planète. Décor immaculé respirant le bien être et une douceur de vivre de bon aloi.

Première règle : se méfier de l’ado qui dort sur le canapé et surtout s’il se met à filmer avec sa caméra les endroits qu’en général, on ne montre pas aux invités. La table est mise, les plats se préparent pour un dîner entre amis. Les parents minaudent en attendant leurs invités, se cherchent, se frôlent et cela met le fils en colère. La lumière change et la colère de l’enfant les transforme soudain en animaux avides et vulgaires, Père et Mère Ubu surgissent sous la tranquillité des apparences.

Une mise en scène brillante et inventive
Donellan redonne ici toute sa profondeur à la pochade d’adolescent écrite par Jarry qui s’était inspiré d’un de ses professeurs de lycée pour imaginer le personnage du Père Ubu. En mettant l’enfant au centre de l’action, il transforme l’espace théâtral et ouvre la porte aux fantasmes.

L’intelligence de la mise en scène de Declan Donellan, associée à la finesse de la scénographie de Nick Ormerod qui joue sur l’endroit et l’envers du décor, souligne une direction d’acteurs précise et inventive. Tour à tour, minaudant, se roulant par terre, éructant, Christophe Grégoire (Père Ubu) et Camille Cayol (Mère Ubu) passent avec une facilité saisissante de la politesse la plus maniérée d’un couple bourgeois à la vulgarité la plus crasse des Ubu. Face à eux, Sylvain Levitte, sous des dehors d’ange, joue un adolescent des plus retors. Le capitaine Bordure (Xavier Boiffier), le roi Wenceslas (Vincent de Bouard) et la reine Rosemonde ( Cécile Leterme) sont les invités marionnettes de cette bouffonnerie qu’ils ne maîtrisent pas.

Conduits par les frustrations de l’enfant, les adultes deviennent à leur tour de sales gamins qui jouent sur la moquette. Leur brutalité inventive les entraîne à leur insu vers la spirale de la guerre totale sous la houlette du couple infernal. En inscrivant cette violence dans la sphère familiale qui transforme le moindre instrument de cuisine en outil de décervelage ou en engin de guerre, Donellan donne une autre lecture à la fureur du monde.

Loin de la pseudo – innocence de l’enfance, les actions de Père et Mère Ubu nous renvoient , souligne Donellan, à « un potentiel de violence qui existe en nous tous (depuis notre enfance) (…) comme des choses puériles, qui n’ont aucun lien avec la vie adulte, c’est-à-dire civilisée ». Au milieu des babillages, l’adolescent semble le seul à être conscient de cette incursion de la violence qui court, à l’insu de tous, sous les oripeaux de la civilisation.

[note_box]Ubu roi
D’Alfred Jarry
Mise en scène : Declan Donellan
Scénographie : Nick Ormerod
Avec Christophe Grégoire, Camille Cayol, Xavier Boiffier, Vincent de Bouard, Cécile Leterme, Sylvain Levitte
Crédit photo: Johan Persson
Durée : 1h 45[/note_box]

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