Théâtrorama

Bienvenue dans le plus grand bidonville de France 

Dans un décor et sur une scène semée de chausse- trapes qui représentent un danger permanent pour les acteurs, Alexandre Zeff adapte et met en scène “Tropique de la Violence”, le roman de l’auteure mauricienne Natacha Appanah. Un roman âpre qui devient ici une pièce qui cogne où les images filmées et le spectacle vivant surgissent comme les rêves d’une réalité fantasmée. 

Nous avons eu la chance de voir ce spectacle essentiel et magnifique dans une représentation destinée aux professionnels, nous espérons que dans un avenir proche,  un public plus large le découvrira à son tour lors des représentations prévues en 2021.  

Mayotte. Le département français le plus pauvre et pourtant pour des centaines de migrants l’île de tous les espoirs. Chaque année, venus des Comores, ils tentent le voyage et risquent leur vie dans l’espoir d’une vie meilleure. Renvoyée dans son pays d’origine, la mère de Moïse abandonne son nourrisson sur l’île afin qu’il y trouve la chance d’une vie meilleure. Recueilli par une femme qui l’adopte, l’enfant noir, au regard étrange – car doté d’un oeil noir et d’un oeil vert- grandit dans le milieu blanc de l’île. Tombé dans les filets de Bruce, un jeune caïd qui règne, dans un quartier auquel on a donné le nom de Gaza, sur une bande d’adolescents livrés à eux-mêmes, Moïse se retrouve confronté à la violence totale de Bruce et de sa bande qui le renvoient  à la couleur de sa peau et à ses origines…

Peau noire et paroles blanches 

Dès le début de la pièce, Alexandre Zeff nous plonge dans un univers où le regard se perd à la recherche de ce qui surgit du noir de la scène. Sous l’apparence de l’unité, les lieux enchâssés les uns dans les autres surgissent dans l’ombre ou dans la lumière des projecteurs à des endroits où on ne s’attend guère à les voir. L’eau à peine visible sur le plateau entoure un espace qui représente la terre de l’île. Une terre qui peut s’ouvrir sous les pieds, une eau qui peut engloutir les corps. Mayotte, c’est la France, mais ici, les noyés du lagon qui ont essayé d’aborder sur l’île, continuent de crier jusqu’à rendre fou, ici les fleurs et la nature luxuriante semblent gorgées de leur sang . 

Brisant les frontière entre les arts, Alexandre Zeff propose une mise en scène qui fait appel à la musique, à la danse et à une lumière qui découpe ou cache les corps. Il crée un espace d’une nature nouvelle pour le spectacle vivant où surgissant de la nuit noire du plateau, les mots s’accrochent et ouvrent de nouveaux sens. Les silhouettes, telles des fantômes, se découpent cernées parfois de bleu ou de rouge.  Multipliant la présence des acteurs sur la scène, les images projetées sur des tulles noirs avec des profondeurs de champs divers, rendent l’espace mouvant et incertain. 

Jouée en live la musique- jouée par la batteuse et percussionniste Yuko Oshima et un claviériste au synthétiseur – devient un personnage à part entière. Surgissant de la nuit, les musiciens sont les fantômes de cette histoire où morts et vivants vivent côte à côte. Loin de jouer sur la superposition, les images, le corps maquillé des acteurs, le décor sur la scène finissent par se confondre dans un va et vient qui unit virtualité et réalité. Pour les spectateurs que nous sommes, elles jouent un rôle hypnotique où sont lâchés les repères traditionnels pour nous transporter dans des lieux qui ont à voir avec le rêve ou le surnaturel. 

Pourtant si la mise en scène d’Alexandre Zeff, la scénographie et les lumières de Benjamin Gabrié, la musique de Yuko Oshima et de ses musiciens constituent un écrin précieux à l’esthétique de ce spectacle, il faut avant tout souligner le jeu des acteurs. 

Le magnifique duo constitué par Mexianu Medenou (Bruce) et d’ Alexis Tieno  (Moïse) joue sur un engagement total à la fois physique et psychologique qui, dans un crescendo tragique souligne les désespoirs et les rêves avortés. Comme un contrepoint, Marie, la mère adoptive de Moïse (Mia Delmaë), Stéphane (Thomas Durand), un enseignant métropolitain et Olivier (Hassane Timbo), un policier local sont les révélateurs de l’impuissance des familles et des essais infructueux des politiques sociales qui tentent de trouver des solutions au désespoir. 

Au-delà de l’esthétique originale et magnifique de ce spectacle, comme il l’a fait dans ses mises en scène précédentes autour des oeuvres de Koffi Kwahulé, Alexandre Zeff donne la parole aux laissés pour compte et aux oubliés de l’Histoire et nous laisse face à la béance du gouffre de nos égoïsmes et  à l’ultra-violence de nos sociétés.  

  • Tropique de la violence
  • D’après Le Roman Tropique De La Violence De Nathacha Appanah ©
  • Adaptation et Mise en scène : Alexandre Zeff
  • Avec  Mia Delmaë, Thomas Durand, Mexianu Medenou, Alexis Tieno, Assane Timbo
  • Vu au Théâtre de la Cité Universitaire
  • Crédit photos: Jules Beautemps

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