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Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem

 

Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem
© Christophe Engels

Dans cette île danoise à peine imaginaire, la vie semble s’être arrêtée autour de la découverte du corps d’Ida qui s’est pendue avec le drapeau suédois au mât central du village. Cette femme est la mère de Martha Heiger, dirigeante d’un parti d’extrême droite, en passe de devenir Premier ministre du Danemark. En revenant sur son île natale, pour les funérailles, Martha est là aussi pour régler des problèmes liés à la faillite des abattoirs de son père dont ce dernier, des années auparavant, a détourné les fonds pour financer le parti dont elle a hérité.

Troisième raison à son retour : monter un studio de cinéma de propagande sur l’île. Autour du corps d’Ida, l’émotion rassemble les huit derniers habitants de l’île. Les non-dits, les secrets enfermés entre les murs des quelques maisons de l’île et les ressentiments du passé surgissent. Autour de cette fable écrite comme un scénario de film, menée comme un thriller de série scandinave et construite autour la découverte d’un corps de femme, Anne-Cécile Vandalem reprend à l’Odéon à Paris, Tristesses qu’elle écrit et met en scène et qu’elle avait présentée avec un certain succès au Festival d’Avignon 2016.

« L’attristement des peuples »

Tristesses, le titre de la pièce est ici au pluriel : « c’est, précise l’auteure, à la fois le nom d’une île scandinave, d’un suspense policier, d’un symptôme politique« . Reprenant la réflexion de Deleuze qui parle de tristesses inévitables et de tristesses provoquées, Anne-Cécile Vandalem met en scène des personnages qui ne parviennent pas à s’en extraire. Tous liés par un même nœud tragique: l’effondrement économique et social de l’île provoqué par des malversations politiques qui a conduit à la fermeture des abattoirs qui faisait sa prospérité. Ici la tristesse est omniprésente, l’île, lieu fermé sur lui-même, amplifie le mal-être des uns, le désespoir des autres. Ici, on se connaît depuis l’enfance, ici toute intimité est surveillée même lorsque les portes des maisons sont fermées. Même si les personnages sont caractérisés par leur fonction sociale ou des caractéristiques particulières, ici on fonctionne en permanence sous le regard des autres et il est impossible de s’extraire du chœur de ce village. Pourtant, au-delà des tensions toujours prêtes à éclater, la pièce est drôle en raison d’une acuité cruelle qui met l’accent sur les travers des uns ou des autres.

Une scénographie en mouvement

Des maisons isolées sur la nuit du plateau constituent un décor glacial où une lumière crépusculaire dessine à peine les contours. « Ici, selon Vandalem, la tristesse est omniprésente : dans les rapports entre les gens, dans les rapports de ces gens au pouvoir qui les a sacrifiés par intérêt« . Utilisée comme une arme politique, elle conduit à la frustration, l’impuissance à la haine et à la désespérance, contribuant à la colonisation des esprits et à la suppression de l’imaginaire…
Au-delà de la fable sociale et politique, la mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem s’inscrit dans une scénographie où, dans une scénographie en mouvement, théâtre et cinéma finissent par s’imbriquer pour démultiplier l’espace et orienter le regard dans des directions multiples.

Sur scène, est construit un village typique des villes scandinaves avec ses maisons en bois aux couleurs vives, repliées sur l’intérieur pour se préserver du froid, son église et le mât du drapeau suédois au centre de la place. Cet espace constitue l’extérieur où se déroulent les manifestations qui régissent la vie publique du village. La scénographie semble déplier le décor car chaque action qui a lieu à l’intérieur est filmée et projetée sur un écran, infléchissant un autre regard, un mouvement différent des corps, jouant sur le gros plan ou le plan serré. Cela permet la mise en scène les détails, oriente une autre approche des situations et ouvre vers le symbolique.

Ce qui se déroule sur la scène ou dans ce hors-scène filmé décale la position du spectateur et ouvre le spectacle à d’autres dimensions. La musique omniprésente, le chant qui agit comme un lamento de la défunte, offrent d’autres échappées vers un sacré qui met l’actualité à distance. Comme une tentative vers une transcendance qui permet d’échapper aux tristesses multiples et de réactiver les symboliques de la vie.
Polar réaliste, théâtre musical, fable politique, chronique familiale… « Tristesses » est tout cela à la fois dans des registres savamment déployés qui oscillent entre humour et sérieux, réalisme et fantasme…Cette île fermée sur elle-même consanguine et désertée par la prospérité se fait alors microcosme et métaphore d’une Europe tentée par les extrémismes et le repli sur soi.

 

Tristesses
Conception, écriture et mise en scène : Anne-Cécile Vandalem
Avec Vincent Cahay, Anne-Pascale Clairembourg, Epona Guillaume, Séléné Guillaume en alternance avec Asia Amans, Pierre Kissling, Vincent Lécuyer, Catherine Mestoussis en alternance avec Zoé Kovacs, Jean- Benoit Ugeux, Anne-Cécile Vandalem en alternance avec Florence Janas, Françoise Vanhecke, Alexandre Von Sivers.
Composition musicale : Vincent Cahay, Pierre Kissling
Scénographie : Ruimtevaarders
Création sonore : Jean-Pierre Urbano
Création lumière : Enrico Bagnoli
Création costumes : Laurence Hermant
Création vidéo : Arié van Egmond, Fédérico D’Ambrosio
Crédit photos : Phile Deprez

Jusqu’au 27 mai 2018 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe
Du mardi au samedi à 20h- Dimanche à 15h, relâche exceptionnelle le dimanche 20 mai

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