Théâtrorama

La chaîne est impeccable ; le geste est automatique. En silence, ceux qui forment la base de la pyramide Usine répètent méticuleusement les mêmes exercices. Prolongements d’outils, les corps des phalanges des mains aux pointes des pieds sont rompus au cycle. Une chorégraphie unique exécutée en cercle fermé pour un langage mécanique. Sur leurs paumes, une seule ligne de vie : celle de la souffrance au travail.

Les premières images, assemblées en vignettes impressionnistes, sont des photographies de potagers de ville qui défilent en arrière-scène, des plans fixes tout d’abord, qui s’animent peu à peu – à travers une musique perçue au loin, le mouvement d’un tissu d’épouvantail, le trouble d’une fumée. Ils dessinent les contours d’un paysage collectif et partagé, un semblant d’Eden. Extérieur calme et lumineux qui s’éteint dès lors qu’une voix vient le percer. Tranchant le décor, des phrases tantôt brèves, tantôt emportées, prononcées sans affect si ce ne sont quelques touches d’humour ou de résignation. Il y a un homme pour toutes les dire, pour donner lieu et souffle aux nombreux récits de premières et troisièmes personnes du singulier, à tous ces « je », « il » et « elle » juxtaposés aux bouts et au centre d’une chaîne.

Leurs témoignages dévoilent des vies et des expériences communes sur des prénoms différents. La seule voix de ces hommes et femmes, confiée à Jean-Pierre Bodin, reste confinée dans un intérieur sombre et assourdissant : là où elle est à nouveau portée, sur scène, en reflet exact de là où elle a pris naissance, à l’usine. Manuel, Dominique, Adrienne, Emilio, Martine, eux qui sont « nés à l’usine » et qui y demeurent « attachés », eux qui ont vu leur vie réglée par l’horloge du travail ayant remplacé les cloches de l’église, les « colleurs de queues de tasse », les répétiteurs en série, les « opérateurs », et tous leurs gestes et mots passés sous silence. Une ville ouvrière, Chauvigny, sommeille en eux, à laquelle Jean-Pierre Bodin redonne place et sens.

« Qu’est-ce qu’on est ? Une unité dans les effectifs du travail »
En apparence, le réseau paraît inébranlable ; en creux, ils forment un chœur sans parole effectuant un langage de signes contraints et itératifs. Jusqu’à ce que des fragilités individuelles viennent annoncer la rupture de la ligne. Avril 2009, un article paru dans Libération revient sur une affaire de suicide au travail, celui de Philippe Widdershoven, chronométreur à la chaîne devenu directeur du service informatique de l’entreprise Deshoulières, une fabrique de porcelaine. Il habitait Chauvigny, la ville natale de Jean-Pierre Bodin. Il avait laissé une lettre avant de passer à l’acte, demandant que son suicide soit considéré comme un accident de travail. Ce sera le point de départ de « Très nombreux, chacun seul », pièce plurielle – multipliant les portraits, les formes artistiques (danse, vidéo, musique, cabaret), les références (Simone Weil, Emile Durkheim, Hannah Arendt) et les éclairages d’expert (ceux de Christophe Dejours, psychiatre spécialisé dans la souffrance au travail, qui apparaît en « second personnage ») – autour d’un sujet unique.

Ainsi mis en scène, les discours et les gestes, voire les lieux (des photographies et vidéos montrant des jardins collectifs aux bâtiments désaffectés), se rassemblent en une seule « œuvre » : étymologiquement, les ouvriers sont faiseurs d’ouvrage, les rapprochant des acteurs, ceux qui agissent. L’interprétation s’appuie sur une danse cruelle en entreprise, n’épargnant rien de son rythme harassant ni de sa musique sonnant souvent comme un requiem – de dépôt de bilan en harcèlement, de l’open space garantissant ironiquement la solitude de groupe aux plans sociaux, de faillite en rachat ou délocalisation.

Jean-Pierre Bodin et Alexandrine Brisson usent de tous les artifices du théâtre pour faire émerger des corps entiers d’ouvriers, de leurs mains à leurs visages, de leurs silences à leurs mots, d‘un théâtre témoin à un théâtre d’expérience, rendant le « dire » à tous ces acteurs du « faire ». À travers cette démonstration de « violence exercée contre l’esprit », il s’agit de recouvrer des individus noyés dans l’uniformisation et de rebâtir des terrains d’êtres abolis.

Très nombreux, chacun seul
Collectif de réalisation : Jean-Pierre Bodin (auteur-acteur), Alexandrine Brisson (réalisatrice, costumière), Jean-Louis Hourdin (metteur en scène), Roland Auzet (compositeur)
Avec Jean-Pierre Bodin et la participation de Christophe Dejours
Musique : Thibault Walter
Images : Alexandrine Brisson (chef opérateur : Frédéric Mousson)
Travail chorégraphique : Cécile Bon
Lumière : Gérard Bonnaud
Crédit Photo : Didier Goudal

Au Théâtre du Soleil – La Cartoucherie du 10 décembre 2015 au 10 janvier 2016, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h (relâches les 14, 21, 24, 25, 31 décembre, et les 1er et 4 janvier)

 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest