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Tous des oiseaux – Théâtre de La Colline

Tous des oiseaux, la dernière création de Wajdi MouawadTous des oiseaux – Chaque texte de l’œuvre de Wajdi Mouawad surgit d’une question lancinante. Qu’avons nous fait de ces promesses non tenues qui enchaînent les individus d’une génération à l’autre se demandait-il dans le cycle « Le sang des promesses » ? Quittant le questionnement familial et le Liban de son enfance, avec Tous des oiseaux, sa dernière création au Théâtre de la Colline à Paris, il s’intéresse à cet autre que son pays considère comme l’agresseur et avec lequel tout lien est interdit et, prolongeant sa réflexion, il s’interroge sur la place de la transmission de la vérité d’un point de vue intime et collectif et la violence folle qu’elle engendre.

Tous des oiseaux, d’une mutation à l’autre

Eitan est un jeune scientifique allemand, d’origine israélienne qui poursuit ses études à New York. À la bibliothèque de l’université, il rencontre Wahida, jeune américaine d’origine « arabe » qui écrit une thèse sur Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, voyageur, historien et diplomate de langue arabe du XVI° siècle qui fut capturé par des corsaires après un pèlerinage à La Mecque, puis livré au pape Léon X. Pour sortir de prison il se convertit au christianisme et s’établit quelques années en Italie où il apprendra le latin et l’italien.

En annonçant à ses parents, le soir de la Pâque juive, sa relation amoureuse avec Wahida, Eitan, à l’annonce de ce seul prénom fait surgir « le problème ». Sa famille refuse catégoriquement de recevoir la jeune fille au nom d’une impossibilité qui prend naissance dans les recoins cachés de l’histoire personnelle et collective de leur peuple d’origine respectif.

Wajdi Mouawad revient ici à l’écriture d’un texte à plusieurs personnages et à un récit polyphonique. Même si le texte a été écrit en français, il a été traduit en hébreu, arabe, anglais et allemand. Tous issus de différents pays et de langues maternelles différentes (Allemagne, États-Unis, Israël, Portugal, Suisse, Syrie, France, Grèce, Québec) les comédiens et concepteurs qui participent à ce projet sont porteurs de cette géographie éclatée. Le déploiement des langues renforce le jeu des acteurs qui se trouvent ainsi pris dans un faisceau d’interprétations qui bouscule le sens et conduit à la fragmentation du récit. Les personnages surgissent de la disparition : Hassan Al Wazan disparaissant derrière Léon l’Africain, le génocide des juifs…

Tous des oiseaux, la dernière création de Wajdi Mouawad

« Un étrange chagrin »

Eitan raisonne en scientifique et considère que chaque être humain est constitué de 46 chromosomes, mais ce faisant, il veut ignorer le côté émotionnel et ce qui édifie l’histoire personnelle de sa famille avec ses souvenirs terribles de l’holocauste, les guerres opposant Israël et ses voisins arabes. La présence même de Wahida fait ressurgir des secrets familiaux qui les feront tous « passer de l’autre côté d’un miroir [qui les ] renvoie vers [eux-mêmes], vers les recoins cachés de [leur] propre histoire, condamnés à cet étrange chagrin (…) pour tenter de résoudre l’équation de [leur] existence ». Sur trois générations, ils deviennent solidaires les uns des autres, que ces autres appartiennent à leur famille, à l’histoire du pays d’origine et de façon plus large au monde dans lequel ils vivent. Les rôles s’inversent, les victimes et les bourreaux changent de camp alors que l’exil finit par bannir d’une certaine façon la peur de l’autre. S’appuyant sur l’histoire de Hassan Al Wazan et la métaphore de l’oiseau, Mouawad donne à voir l’impossibilité d’un discours uniforme sur l’identité. Acteurs et personnages sont tous liés à l’émigration et ont tous des trajectoires qui les ont conduit loin du nid, ce qui les inscrit dans une géographie éclatée où la question identitaire ne peut plus être liée à celle de l’origine.

Si dans « Incendies » ou « Littoral », Mouawad était en pays de connaissance puisqu’il parlait du Liban et des horreurs d’une guerre fratricide, en portant le récit de « l’autre », il donne une légitimité à l’étranger et crée un espace possible de rencontre et de compréhension. Le plateau devient une sorte de non-lieu dans lequel auteur et comédiens peuvent aller au-delà de leur propre histoire et la transgresser en osant un récit qui oublie tous les poncifs du politiquement correct.

Dans le théâtre de Mouawad, on retrouve souvent la figure du triangle rectangle. La diagonale que forme l’hypoténuse devient la trajectoire imagée qui réunit les contraires et les opposés. On peut la voir dans le plongeon de l’oiseau qui part à la découverte des peuples de l’eau et se transforme en oiseau-amphibie dès qu’il entre en contact avec l’eau. Comme une image des mutations nécessaires pour franchir les frontières et raconter l’impossible histoire d’un rêve partagé dont on ne se console pas comme le crie Eitan à la fin du spectacle.

Face à une réconciliation de plus en plus éloignée, à une situation de pourrissement qui se transmet de génération en génération, Mouawad choisit « d’aller vers l’ennemi, à l’encontre de sa tribu » et de jouer son rôle d’homme de théâtre engagé, sans rien renier de ce qu’il est profondément. Cela donne un magnifique moment de théâtre d’une émotion sincère loin du pathos des grands discours consensuels.

 

Tous des oiseaux
Texte & Mise en scène : Wajdi Mouawad
Spectacle en allemand, anglais, arabe, hébreu surtitré en français
Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
Avec : Jalal Altawil (Wazzan), Jérémie Galiana (Eitan), Victor de Oliveira (le serveur, le rabbin, le médecin…), Leora Rivlin (Leah), Judith Rosmair (Norah), Darya Sheizaf Eden (l’infirmière),
Rafael Tabor (Etgar), Raphael Weinstock (David), Souheila Yacoub (Wahida)
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Musique originale : Éleni Karaïndrou
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Son : Michel Maurer
Costumes : Emmanuelle Thomas assistée d’Isabelle FLosi
Maquillage, coiffure : Cécile Kretschmar
Conseil artistique : François Ismert
Conseil historique : Natalie Zemon Davis
Traduction hébreu : Eli Bijaoui
Traduction anglais : Linda Gaboriau
Traduction allemand : Uli Menke
Traduction arabe : Jalal Altawil
Durée : Environ 3 h 40 (avec entracte)
Crédit photos : Simon Gosselin

Jusqu’au 17 décembre au Grand Théâtre de La Colline
Du mardi au samedi : 19h30 – Dimanche : 15h30

Du 28 Février au 10 Mars 2018 : Théâtre National Populaire-Villeurbanne

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