Théâtrorama

On ne peut s’empêcher de penser à l’univers du film Lost in translation réalisé par Sofia Coppola, dans Tokyo Bar de Tennessee Williams. Le même bar aux comptoirs interminables, la froideur des grands hôtels et ce sentiment de perdition et de vertige qui saisit tout voyageur occidental qui se retrouve à Tokyo.

Dans le bar d’un hôtel à Tokyo, pour tromper sa solitude, Miriam tente de séduire le barman. Elle est au Japon avec son mari Mark, un peintre d’avant-garde en panne d’inspiration. Loin de New York, celui-ci essaie de saisir dans l’alcool et la drogue l’inspiration créatrice qui lui fait défaut. Miriam veut réexpédier son mari aux États – Unis pour le faire interner avec la complicité de Léonard, le marchand d’art qui a lancé le peintre. L’état de Mark empire…

Le mot échec se décline à tous les niveaux sémantiques. Échoués dans cet hôtel, Miriam et Mark ressemblent à un bateau à la dérive qui vient de s’échouer sur une terre inconnue. Ils réalisent loin de leur pays l’échec total de ce couple qu’ils tentent de refaire vivre à travers leurs larmes et leurs vociférations. La présence du seul véritable étranger de la pièce sous les traits du barman, marque davantage encore la distance et l’impossibilité de communiquer.

Lost in translation
Nous sommes loin dans cette intrigue de l’univers qui imprègne d’habitude les pièces de Tennessee Williams, celui du climat des villes de son Sud natal. Écrite en 1969, cette pièce est moins connue que celles qui ont fait son succès dans les années 50. L’auteur est en perte de vitesse et ici, il se met en scène de façon indirecte. Sous les traits de Mark, il exprime ses propres angoisses, son refus d’abdiquer et de continuer à créer malgré la déchéance de l’alcool; sous ceux de Miriam, il raconte sa vie sentimentale vorace et volage. La pièce est marquée par une langue tout en fractures, loin de cet accent traînant caractéristique des pièces les plus connues de Williams.

Quel cadre plus approprié à l’exil que le no man’s land d’un bar d’hôtel sur un sol étranger ? On y passe et personne ne s’ y attarde vraiment. Annabel Vergne scénographie dans la mise en scène de Gilbert Désveaux le raffinement d’une civilisation japonaise a minima et la représente par des fleurs rouges sur des tables noires et des coussins au sol. Comment dire de vrais mots, exprimer de vrais sentiments dans ce décor lisse et vernissé, où la musique au kilomètre semble le seul habitant du lieu sous le regard d’un barman indifférent.

« Il n’y aura pas de miracle à Tokyo, nous dit Gilbert Désveaux, le couple infernal ne survivra pas à la folie qui rôde (…) Ils ne peuvent ni vivre ensemble, ni vivre séparés. Et ce bar d’hôtel anonyme sera la dernière station avant de rejoindre la maison des morts ». Pourtant, sans remettre en cause la qualité du travail des uns et des autres, il y a comme un rendez-vous manqué dans cette mise en scène entre le texte, les comédiens et le metteur en scène. Un jeu trop linéaire, des voix monocordes voire monotones, même si le tout est accordé au cadre glaçant du bar. « L’œuvre apparaît comme une tentative impuissante de faire l’amour  » dit Tennessee Williams dans sa note au metteur en scène. L’œuvre avec ses exigences a pris toute la place et a mis sous sa coupe la vie intime.

Dans un moment de total désespoir et avec une grande émotion, Alexis Rangheard (Mark) ou Christine Boisson (Miriam) nous laissent entrevoir l’expression de ce hiatus. Ces moments sont de courte durée. On regrette que la mise en scène n’ait pas osé plus souvent le grain de folie qui aurait donné plus de chair au texte, nous permettant d’entrevoir la profondeur des fissures et du désespoir de ce couple en déshérence qui n’a pas cessé de s’aimer.

[note_box]Tokyo bar
De Tennessee Williams
Adaptation : Jean-Marie Besset
Création en France
Mise en scène : Gilbert Désveaux
Scénographie : Annabel Vergne
Avec Christine Boisson, Laurent d’Olce, Matthieu Lee, Alexis Rangheard [/note_box]

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