Théâtrorama

Timon/Titus

Le mille-feuille est une pâtisserie délicate, qui nécessite pour sa confection des ingrédients de première qualité et des doigts fins plein d’agilité. Le tout réuni peut prétendre au statut de meilleure pièce montée. Mon Oncle d’Amérique en était une preuve. Timon/Titus en fournit une autre.

Il est question de trois matières premières : Titus Andronicus et Timon d’Athènes de William Shakespeare, Dette 5000 ans d’histoire, de David Graeber. La pièce Timon/Titus, dans une dramaturgie complexe et tout à fait maîtrisée, assemble ces trois ingrédients pour nous donner à vivre: un débat théorique à partir de l’essai de l’anthropologue américain, une fable familiale aux personnages inspirés des tragédies de Shakespeare et la dénonciation d’un jeu dans le jeu, propre à notre XXIème siècle aussi bien qu’à son XVIème siècle.

OSO_Photo_Pierre_PLANCHENAULT-7890La première couche de pâte est faite de sept comédiens en cours d’endossement de personnages, de comédiens à côté de personnages qui les attendent. Tom, Bess, Roxane, Mathieu…, quand ils ne sont pas en jeu, s’interpellent et nous parlent, distillant tout au long du spectacle une présence distante et un œil critique sur ce qui est donné. Regarder le monde avec recul et esprit critique est l’invitation qui nous est faite, formulées dans ce spectacle tant au niveau de la forme que du fonds.

La seconde partie nous installe en un lieu médiatico intellectuel indéfini, entre télévision des années 50, radio actuelle et cercles de franc-maçonnerie aux coutumes extraterrestres. Là, autour de sept petits bureaux alternativement colorés, débattent nos sept comédiens-personnages autour du sujet : Faut-il payer ses dettes ? Et la discussion glisse de la dette morale à la dette financière, d’Adam et Eve à Wall Street, de la morale chrétienne à la foi en le Marché.

Enfin, la dernière couche nous plonge dans une époque indéfinie entre le XVIIème et le XXIème siècle. Six frères et sœurs se retrouvent dans le château familial après la mort de « père ». Le moment est venu d’ouvrir le testament. Au milieu du salon, accroché au mur, trône « le massacre » (nom technique pour une tête de cerf empaillé), trophée d’un père dont on apprendra qu’il en fit plus d’un. Allégorie du monde (un vrai massacre), présence fantomatique d’un père de sang (le « père » de la fiction) et d’un père de sens (le Shakespeare qui a décrit les hommes pour plusieurs siècles), le cerf empaillé aux cornes flambant or sur le noir du théâtre regarde le spectacle qui lui est offert.

Un délicieux assemblage
Le theatrus-mundi n’a pas beaucoup changé depuis qu’il a été créé. Défileront, sous son œil inflexible de bête mort-vivant, révélations de secrets familiaux, récits de souvenirs d’enfance, explosion de ressentiments, mensonges retentissants…et tueries. Sur ce dernier point le collectif OS’O, à l’instar de leur inspirateur anglais, n’y va pas de main morte et c’est le cas de le dire : hémoglobine à gogo, derniers soubresauts dans d’étranges hoquettements, étranglements involontaires et très volontaires, empoisonnements par surprise, mutilations…un charmant (hilarant) cocktail shakespearien des meilleures façons de perdre la vie. C’est du grotesque sublime emballé entre fulgurances philosophiques et citations littéraires. De quoi décupler sa saveur…

Le mille-feuille est un met dans la confection duquel il convient d’alterner les couches. Les trois matières théâtrales de notre Timon/Titus seront superposées et alternativement disposées. Malgré les quelques imperfections de ses matières premières, le curieux assemblage finira par provoquer de sérieux et savoureux échos, des interactions chimiques, des épaississements, des effets de retardements. De l’irrésistible. En un mot : l’énergie décapante de ses sept (excellents) acteurs fait de cette œuvre pâtissière et théâtrale une pièce montée philosophico sensible sur le monde, qui a tout à voir avec ce que le théâtre et sa cuisine peuvent faire de mieux aujourd’hui.

Timon/Titus, d’après W. Shakespeare.
Collectif OS’O – mise en scène: David Czesienski
Avec Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard, Lucie Hannequin, Marion Lambert, Tom Linton.
Dramaturgie : Alida Breitag
Scénographie et costumes : Lucie Hannequin
Création maquillage : Carole Anquetil
Musique : Maxence Vandevelde
Lumière : Yannick Anché et Emmanuel Bassibé

Vu au Théâtre du Port de la Lune, TNBA, à Bordeaux – Le 8 mars 2016 au Liburnia à Libourne, le 10 mars 2016 au Gallia Théâtre à Saintes, le 15 mars 2016 à l’Agora de Boulazac, début avril au cdr de Tours…

Plus d’info sur la tournée : Collectif OS’O

Crédit photo: Pierre Planchenault

 

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