Théâtrorama

« Tête d’Or représente la révolte d’un cœur affamé de lumière », disait Paul Claudel à propos de sa pièce éponyme écrite en 1889, alors qu’il est âgé d’à peine 20 ans. En transposant sa mise en scène dans la terre de l’Afrique contemporaine, Jean Claude Fall lui donne de nouvelles références et une lecture ancrée dans la réalité des soubresauts de notre monde actuel.

La pièce s’ouvre par la mise en terre de l’épouse de ce guerrier intrépide que tout le monde connaît sous le nom de Tête d’Or. Celui-ci a tout perdu : femme, parents, maison, attaches. Il se croit investi d’une liberté totale qui lui fixe un destin hors normes, avec la bénédiction des dieux. Arrivant dans un pays du bout du monde, déserté par ses habitants fuyant devant des ennemis puissants, il prend la tête de l’ultime résistance et renverse le cours de l’histoire en remportant la victoire. En récompense, il réclame « tout » c’est-à-dire le pouvoir absolu. Tuant l’ancien roi, il met au défi les opposants, il critique l’abandon des « vraies valeurs » de « ces pseudo démocrates ». Il part à la conquête du monde, dans un défi perpétuel de la mort qui est en fait sa véritable compagne.

La fougue des conquérants
« La langue de Claudel, écrit Jean-Claude Fall dans sa présentation, est une langue concrète, terrienne, presque « archaïque » (…) plus proche de pays francophones africains ou même par certains aspects de la langue française parlée au Québec, que de la langue aujourd’hui parlée en France ». À partir de cette base de travail, le metteur en scène transpose la pièce dans un contexte africain, invitant le public à une déambulation qui découpe la pièce en trois grandes séquences.

La première séquence débute par la mise en terre de l’épouse de Tête d’Or qui crie sa solitude et son désespoir, invectivant la mort qui lui a tout pris. Le public tout proche de l’action est assis autour d’un arbre séculaire, planté dans un sol de terre rouge. La seconde séquence – la plus magique et la plus forte – renforce cette option en jouant sur une disposition du public en cercle élargi autour d’une place où se déroule l’action. Lieu de palabre comme dans le village africain, espace du pouvoir et de la cour du roi, mais aussi espace des jeux scéniques des premiers théâtres africains.

Tête d’Or affirme sa fougue et son absolue certitude d’avoir raison contre tout le monde. Le texte de Claudel fait singulièrement écho aux valeurs morales, aux codes d’organisation sociale des anciennes sociétés africaines et à celles plus despotiques d’aujourd’hui. Dans la dernière partie, le plateau immense est ouvert dans sa totalité et le public est réinstallé dans une assise frontale où scène et salle sont séparées. L’espace scénique est devenu celui de la mort et de la solitude abyssale de Tête d’Or délaissé des siens.

Avec une énergie qui ne se dément pas, les quinze comédiens maliens prennent à bras le corps les mots de Claudel, les malaxent et les habitent totalement avec une force rarement égalée. À la façon des griots et du choeur antique, deux chanteuses racontent les hauts faits et les égarements de Tête d’Or. La flûte peule accompagne le parcours du héros et scande de sa plainte mélancolique chaque action dès le début de la pièce. Elle reste la dernière présence aux côtés du héros qui meurt, comme l’appel lointain d’une mort enfin satisfaite et qui repart avec son dû.

En laissant les comédiens le guider vers un théâtre du corps, du mouvement, de l’exagération parfois, Jean-Claude Fall réussit à faire entendre le lyrisme d’un texte que l’on peut trouver parfois trop ampoulé. Sans ton démonstratif, sans édulcorer le texte, avec l’accent rugueux du français parlé en Afrique, le texte claudélien se révèle dans une profondeur et un rythme inédits qui finissent même par gommer certaines longueurs. Le vécu quotidien des acteurs africains rend tangible le dialogue entre les vivants et les morts, l’aveuglement des guerres sans fin, la conviction d’un héros révolutionnaire qui pourrait faire partie des groupes de djiadistes actuels. Tête d’Or partant à la conquête du monde nous rappelle soudain que toute ressemblance avec des situations et des personnages contemporains n’a rien de fortuit.

Tête d’or
De Paul Claudel
Mise en scène : Jean-Claude Fall
Scénographie : Gérard Didier
Avec Adama Bakayoko, Nouhoum Cissé, Ramsès Damarifa, Cheick Diallo, Hamadoum Kassogué, Abdoulaye Mangané, Ismaël N’Diaye, Maïmouna Samaké, Djibril Sangaré, Diarrah Sanogo, Gaoussou Touré, Aïssata Traoré, N’Dji Traoré, Tiéblé Traoré, Mohamed Yanogué
Durée : 2 h 15 (avec entracte)
Crédit photo: Antonia Bozzi
Du 12 Mars au 12 Avril 2015 au Théâtre de la Tempête
Du mardi au Samedi à 20 h, dimanche à 16 h

 

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