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Suzanne Césaire, fontaine solaire

Suzanne Césaire-fontaine solaireSuzanne Césaire – Plateau nu, lumière esquissée et discrète, toute la place est laissée aux mots et à la musicalité de la langue. Entre conte, anecdote et conversation mondaine, Hassane Kassi Kouyaté met en scène Suzanne Césaire, fontaine solaire, un texte adapté par le poète antillais Daniel Maximin, à partir des écrits de Suzanne Césaire, épouse d’Aimé Césaire.

La mise en scène évite toute démonstration et laisse tout l’espace au jeu des trois comédiennes qui se partagent le texte. Chacune à sa façon fait entendre une voix de Suzanne Césaire à différentes époques : elles ironisent, mettent à distance, font preuve de pédagogie chacune à sa façon : Astrid Bayiha s’amuse beaucoup à souligner les contradictions de la société alors que le jeu de Martine Maximin met en avant la force de conviction de Suzanne Césaire, soutenue en cela par la voix profonde de Nicole Dogué qui laisse entendre le lyrisme émaillant l’ensemble de ses textes.

Regarder le siècle en face…

Totalement camouflée derrière l’immense personnalité de son illustre époux, on a oublié l’influence indéniable de Suzanne Césaire dans la culture de la Caraïbe. Entre 1941 et 1945, s’opposant au régime de Vichy, est créée à Fort de France la revue Tropiques, animée par Aimé Césaire et ses amis. Suzanne Césaire s’y engage aux côtés de son époux, et y fera paraître des articles virulents. Pourfendant toutes les formes d’asservissement et les régimes liberticides, Suzanne Césaire se taira lorsque la revue disparaîtra à la fin de la guerre. Son œuvre se limite à sept articles parus dans la revue Tropiques, mais quels articles ! Toutes les grandes questions de l’histoire contemporaine des Antilles du point de vue culturel, politique et identitaire y sont abordées.

Faisant preuve d’un grand sens de la dramaturgie, Daniel Maximin adapte ces articles pour le théâtre, réparant un oubli des plus regrettables. Ce n’est que justice que de replacer cette femme discrète, disparue à 50 ans, aux côtés des chantres de la négritude. Le grand camouflage est le titre du dernier article de Suzanne Césaire dans la revue Tropiques. Camouflage dites-vous ? Et si Suzanne l’oubliée, avait été camouflée par la stature de son grand poète de mari ?

Les premiers essais de Suzanne Césaire datent de 1941 et traitent des influences européennes, notamment celles de l’ethnologue allemand Léo Frobenius et du surréaliste André Breton. Il y a tout d’abord le constat de l’absence de littérature et d’arts dans une Caraïbe coincée entre le point de vue du colonisateur et le refus d’assumer ses contradictions. Suzanne Césaire affirme la nécessité de  » regarder le siècle en face » et de quitter l’exotisme de la « littérature doudou » pour faire naître enfin une « poésie cannibale » qui défend les vraies valeurs d’un homme noir qui s’affirme en tant que tel dans une recherche authentique et libératrice qui rejette les formes perverses de l’assimilation.

Ces convictions à l’égard des valeurs de la Négritude prônées par son époux, s’affirment ici selon un point de vue féminin porté par le jeu sensuel des trois comédiennes. Elles ironisent, vocifèrent, tout en déployant une sensualité qui s’appuie sur les rythmes du jazz ou du tambour caribéen. Suzanne Césaire démasque l’hypocrisie de tout un peuple qui « camoufle » depuis des siècles ses vraies aspirations pour endosser l’idéal du petit fonctionnaire européen. Suzanne Césaire avait 25 ans et une foi communiste qui la portait quand elle a dénoncé le fait. La critique n’a rien perdu de son actualité. Pourtant au-delà du militantisme de leure auteure, Daniel Maximin qui colle à la poésie de l’écriture et d’Hassan Kouyaté, dans la sobriété de sa mise en scène, laissent apparaître le lyrisme de cette écriture typiquement féminine qui fait écho à la puissance des articles d’Aimé Césaire.

L’influence de Suzanne Césaire sur des écrivains plus jeunes comme Daniel Maximin et Édouard Glissant est indéniable et ouvre la porte à une vision moderne qu’ils ont défendue : celle d’une littérature antillaise, qui, loin de tout exotisme, défend l’idée d’une Caraïbe multiethnique et dynamique ancrée dans une terre qui fait partie de ce peuple  » aux quatre races et aux douzaines de sang « .

Suzanne Césaire, fontaine solaire
Adaptation théâtrale : Daniel Maximin
Mise en scène & scénographie : Hassane Kassi Kouyaté
Lumière : Cyril Mulon
Univers sonore : Serge Béraud
Durée : 1h 10
Avec Astrid Bayiha, Nicole Dogué, Martine Maximin
Crédit photo : Rodolphe Delarue

Vu au Tarmac à Paris le 2 Mai 2016

Tournée
Festival d’Avignon Off du 8 au 26 Juillet au Théâtre du Balcon 

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