Théâtrorama

Ici on chante, on joue de la musique, on peut même partager un verre avec les artistes à la fin du spectacle, car pour eux le théâtre se partage « avec joie et appétit comme on va au restaurant ».

Après une aventure de près de trente ans avec le Cartoun Sardines Théâtre, Philippe Car a co-fondé en 2007 avec Valérie Bournet, et toujours située dans le quartier de l’Estaque à Marseille, cette Agence de Voyages Imaginaires, comptant une quinzaine de personnes qui partagent un véritable esprit de troupe. Tous les comédiens font de la musique et pratiquent un théâtre forum qui s’appuie sur l’art du clown.

Dans cette agence, les plans de vols ont pour destination les grands textes des théâtres classiques. Chaque pièce de la compagnie commence par un voyage des artistes dans un ou plusieurs pays. On voyage pour donner une couleur, on joue sur le télescopage de cultures différentes, musicales ou théâtrales. De Molière à Corneille en passant par Sophocle, pendant six semaines, ils ont investi l’espace du Théâtre 13/Seine à Paris pour présenter trois de leurs créations « Le Bourgeois Gentilhomme », « El Cid » et « Sur le chemin d’Antigone ». Si « Le Bourgeois Gentilhomme » s’inspire du bunraku et a conduit la troupe au Japon, « El Cid » a mené les comédiens autour de la Méditerranée. Ce dimanche-là , c’était « Sur le chemin d’Antigone », créé en brousse au Burkina Faso en Afrique. Durée du vol : 1 h 20 de poésie et de merveilleux. Embarquement immédiat avec trois magnifiques comédiennes qui, à elles trois vont jouer tous les rôles !

Une tragédie clownesque
Nous sommes à Thèbes. Créon, l’oncle d’Antigone prend le pouvoir et décide du sort des deux défunts frères d’Antigone. À Étéocle, il sera fait d’imposantes funérailles, tandis que le cadavre de Polynice sera abandonné sans sépulture. L’obstinée Antigone refuse le décret de Créon en s’opposant au tyran, elle fera tout pour respecter les rites et ensevelir son frère.

Dès l’entrée dans la salle, deux accordéonistes au visage enfariné jouent et accueillent les spectateurs, alors qu’une voix insiste sur la nécessité de résister. La voix est douce mais l’incitation est ferme : résister non par la force, mais comme un matériau qui résiste à la pression sans laisser aucune prise à la peur ou aux difficultés. Car pour cette Antigone-là, apprendrons-nous plus tard, il ne s’agit pas de mettre à mal le pouvoir de Créon, ni de le combattre, mais de faire de la résistance un apprentissage et une façon de vivre.

Déployé sur un fond et un sol de ciel bleu parsemé de nuages légers, le spectacle prend résolument le parti du rêve et de la fantaisie et met la tragédie à distance pour en faire le levier d’un élargissement de la conscience. Grotesque avec son nez et ses moustaches à la Groucho Marx, ridicule sur son trône en surplomb, puis devenant une Antigone, fragile avec son petit nez rouge et une détermination farouche réfugiée dans son seul regard, Valérie Bournet, actrice polymorphe, joue trois personnages, tout en s’appuyant sur les deux musiciennes qui jouent tous les autres rôles de la tragédie.

Porteuse tour à tour de la parole du pouvoir absolu d’un roi et de la résistance têtue d’une toute jeune fille, elle est aussi l’ange Séraphin, qui, en contrepoint, joue le rôle du chœur, commente l’action et prend le public à témoin ; sa voix se fait lointaine, le jeu devient naïf, donne au tragique les dimensions du rêve, mettant à distance la réflexion philosophique sur les notions de résistance et de pouvoir.

Quitte parfois à « aplatir » la portée du texte et à en gommer les aspérités, tout dans la mise en scène, le jeu des lumières et la scénographie est fait pour conquérir la sympathie du public – froid et difficile à Paris, du moins ce jour-là –. Ici, il ne s’agit pas de juger, mais de participer à un processus didactique qui nous aidera à réfléchir et à prévenir les effets des totalitarismes. Circulant entre les images de l’inconscient et le rêve, organisée entre conte et poésie, cette Antigone jouée sous le masque clownesque, a la capacité de nous rendre le mythe plus immédiat et plus proche de notre réalité d’ ici et maintenant.

[note_box]Sur le chemin d’Antigone
D’après Sophocle
Adaptation et écriture : Philippe Car et Valérie Bournet
Mise en scène : Philippe Car
Avec Valérie Bournet, Lucie Botiveau, Marie Favereau
Durée : 1h 20
Crédits Photos © Elian Bachini[/note_box]

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