Théâtrorama

Le métro de Peter Handke ne chemine vers aucun terminus. Non par crainte de l’immobilité, mais par celle du mutisme. Entre deux stations qui pourraient avoir n’importe quel nom et souligner n’importe quel périphérique urbain, Yann Collette, « homme sauvage », « tribun », « rabat-joie » ou bien encore « ennemi du peuple », fustige rames et passants invisibles. À moins qu’il n’y ait déjà trop de monde, ou que le tableau ne soit trop usé pour espérer en sortir.

Le drame souterrain de Peter Handke déplie le débordement d’une verve véhémente à partir d’artères géographiques et humaines : la bouche d’un homme sauvage éructe depuis la bouche de transports de crypte. Ce qu’il prononce à l’aveugle ne se frotte à aucun mur malgré le huis clos apparent. Lorsque cela résonne, c’est une ardeur intérieure qui pousse à l’invective. Le métro pourrait bien être sa chambre, les stations dessiner des formes flottantes de passants du quotidien, les quais refléter des rues et le discours qu’il s’apprête à proférer révéler ce que tous pourraient penser, eux pourtant maintenus dans leur profond silence.

L’homme, Yann Collette, est aussi froid que sa voix, tendue, raide comme aux dernières heures où tout reste encore à dire. Il fait durer son sombre monologue, dans un entre-deux à la fois fécond et saisissant, dans le cadre « d’autant plus sensible qu’il seulement ébauché » conçu par Xavier Bazin : des rampes, des barres et des sièges inapparents, des néons qui détonnent et des reflets ne renvoyant à rien. C’est le lieu choisi d’une inquiétante étrangeté quotidienne ; tout y est « minime » et « intense ». Le nom des stations en lettres blanches placardées ne se distingue pas vraiment. Invalides, Santa Fe, Pyramides, Tarifa, Los Alamos, Tivoli, Lépante, La Paz ou Erdberg, station alpha ou station gamma, ici ou ailleurs, consonances latines ou sorties de toute frontière, rien ne se visite sauf la langue et le défilé insaisissable des usagers autour de lui.

De profundis clamavi
« Et encore vous. Et encore devoir être parmi vous. Alléluia ! Miséréré. (…) Vous, maudits inévitables. Si au moins vous étiez des malfaiteurs. Mais non : aucun méfait particulier. Pourtant vous êtes le pire des maux. » Les phrases et les propositions ne s’allongeront pas, pas plus que le chemin souterrain. Aucun départ, aucune destination : le métro de Peter Handke est entièrement « à l’essai », s’intéressant à la station, c’est-à-dire à l’attitude d’un homme, plutôt qu’à sa traversée. Ce qui sort de son propre coffre est donc un transfert ; cela se répercute sur les visages et les postures des passants qu’il croise, en esprit et en réel : l’apostrophe achoppe et bute sur les angles qu’il croit « morts » d’autres hommes transformés en « troncs creux ». Eux paraissent bouger mais sans qu’on les voie ; lui est immobile, spectateur privilégié et interprète unique.

Les mains en croix ou les bras levés au ciel, il envoie sa foudre à un dieu qu’il ne nommera jamais – lui préférant sans doute un autre écho impossible : celui des inconnus auxquels il livre un combat univoque et perdu d’avance. Tous ces hommes installés dans le public, réceptacles impuissants qu’il dit « connaître dehors comme dedans », car ils ne reflètent bien que lui, mais dans un miroir inversé. Ce sont ces lecteurs du métro « aux lèvres pincées » ; eux qui grimacent et qui disparaissent du cadre ; lui qui roule de l’épaule ; elle qui n’écoute pas ; lui, là-bas, « avec ses lacets à doubles nœuds noués par sa mère » ; lui encore à « la moustache au cordeau » ; cet enfant aussi qui se cassera bientôt la figure. Eux qu’il insulte les laissant sans réponse ni défense, ces « je-ne-sais-qui-ou-quoi » de toutes les nationalités mêlées, ces laideurs du tréfonds qui ne rappellent que la sienne propre.

Les portraits, par réverbération, intensifient le drame de l’homme qui ne s’en distingue pas. L’unique chemin qu’il pourrait faire est bel et bien une sortie de lui-même. Le tribun qu’il prétend être crache aux fronts de « faux pèlerins » sans trouver de saints à qui se vouer. Ce qu’il renvoie, c’est donc son infinie solitude, marquée au fil rouge du seul personnage qui se dégage de son tableau ténébreux. Une passagère, Laure Rodlàn, ange pourpré ou enfant rêveur et éternel de la poésie de Peter Handke, vient renverser la scène et réécrire le discours autrefois « calcifié par la folie de la beauté ». « Belle Méduse » mythologique, elle arrive et fait cesser le regard en arrière, intimant au monologue de prendre fin pour élever d’autres voix et faire vivre de nouvelles silhouettes.

Souterrain-blues
De Peter Handke (éd. Gallimard, trad. Anne Weber)
Mise en scène de Xavier Bazin
Avec Yann Collette et Laure Rodlàn
Crédit Photo D.R.
Au Studio Hébertot du 15 septembre au 29 novembre 2015, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

 

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