Théâtrorama

Ecrite en 1958 par Tennessee williams, la pièce « Soudain l’été dernier » a été portée à l’écran l’année suivante par Joseph L. Mankiewicz avec, dans les rôles principaux, Elizabeth Taylor, Katharine Hepburn et Montgomery Clift. Une nouvelle traduction de ce texte magistral, prochainement publiée dans la collection La Pléiade, est jouée sur les planches du théâtre de « La cartoucherie ». Une mise à nu tendue et sans concession de la cruauté humaine qui rayonne par sa sobriété …

L’été dernier, dans le village imaginaire de Cabeza de Lobo, Sebastien Venable meurt dans des conditions mystérieuses, en présence de sa cousine, Catherine Holly, seul témoin du drame. Madame Venable, mère du défunt et veuve fortunée, ne peut accepter le récit qui en est fait par la jeune femme, portant une nouvelle lumière sur les mœurs du poète décédé. La mater familias fait alors enfermer Catherine dans un hôpital psychiatrique et fait appel à un jeune médecin, spécialiste de la lobotomie, lequel va tenter de faire sortir la vérité, et au besoin la faire disparaître par la voie médicale. En filigrane de ce « vol au-dessus d’un nid de coucou », se trame une chasse à l’héritage. En effet, le frère de Catherine Holly tente, avec l’aide de sa mère, d’obtenir les fonds légués dans son testament par Sébastien, tels les rapaces se ruant sur les œufs des tortues des Galápagos, voués à une mort certaine. La plume acérée de Tennessee Williams esquisse une histoire d’une famille décomposée, déchirée entre l’appât du gain et la quête d’une vérité sale.

© Photo Lot
© Photo Lot

La vérité du texte
« Soudain l’été dernier » est avant tout un texte magnifique, aux multiples niveaux de lecture et aux nombreuses paraboles. Le metteur en scène l’a très bien compris et laisse respirer la narration d’une fable suffocante. Ainsi, la scène introductive d’une très grande puissance évocatrice et théâtrale, construite comme un plan séquence, installe la tension qui va se développer tout au long du spectacle. L’atmosphère anxiogène et moite du bayou de la Nouvelle-Orléans, cette brume électrique chère à Bertrand Tavernier, est matérialisée par une projection, sur un immense écran, de l’image d’un jardin tropical. Loin d’être accueillant, ce coin de verdure se transforme en refuge de plantes carnivores et d’atrocités psychologiques.

Les comédiens sont pris entre le plaisir d’interpréter un tel monument de la dramaturgie et la volonté de ne pas le trahir. La troupe arrive pourtant à s’approprier cette nouvelle traduction, fidèle retranscription du texte original et témoignage absolu de la singularité de l’auteur. Le film de Mankiewicz réussissait le pari inverse : se démarquer de l’œuvre théâtrale pour finalement mieux s’en rapprocher. Quand Katharine Hepburn brillait de cynisme et de séduction dans la version cinématographique, Agathe Alexis en Madame Venable est remarquable de démence faussement retenue. À l’écran ou sur scène, chaque mot est à sa place et a sa place dans un soleil blanc et aveuglant de férocité…

Quelque chose de Tennessee
Tennessee Williams fut notamment réformé en raison de son dossier psychiatrique, de son homosexualité, de son alcoolisme et de ses troubles cardiaques et nerveux. Son talent lui a alors permis de se servir des affres de son existence pour nourrir son œuvre et d’utiliser ces différents thèmes pour écrire des pièces magnifiques, dont la quintessence est atteinte dans « Soudain l’été dernier ».

Comme dans « La chatte sur un toit brûlant » il est question d’héritage et d’une belle famille vénale dont le seul intérêt est le profit financier. L’absence du père est également un élément moteur de la psychologie des personnages qui les entraine inexorablement vers l’alcool, comme la course de ce « Tramway nommé désir » qui conduit les faibles du bas monde vers la folie. Le côté mystique et la chaleur d’une nuit étouffante rappellent « La nuit de l’Iguane » dans lequel un vieux poète meurt quand il arrive à achever son dernier poème. La Création divine rejoint le processus artistique du poète qui met neuf mois à enfanter son poème. Sébastien Venable meurt l’été dernier en même temps que son œuvre quand il ne peut plus écrire. Sa dernière marche dans « rue aveuglante, chauffée à blanc » incarne une mise en abyme sublime de la mort intellectuelle du poète devant la page blanche. Le blanc, toujours le blanc. Le travail sur les contrastes et les couleurs est d’ailleurs remarquable, et intelligemment repris sur scène, les faits s’éclaircissant quand l’éclairage se tamise.

On apprécie enfin la fin onirique où la vérité finit par sortir, comme la tumeur maligne du cerveau une fois la lobotomie pratiquée – un tel sort qui avait d’ailleurs été réservé à la sœur du dramaturge. Une lente progression vers un finale solaire, caractéristique du style de l’auteur, vient ponctuer à merveille une montée en puissance de l’aliénation par la parole. Si le surnom qu’on lui avait donné à l’université – Tennessee – couvrait l’étendu d’un Etat, son talent a depuis dépassé les frontières, et cette nouvelle traduction nous permet de mieux en appréhender les contours.

[slider title= »INFORMATIONS & DETAILS »] Soudain l’été dernier (site web)
De : Tennessee Williams
Nouvelle Traduction : Jean-Michel Déprats et Marie-Claire Pasquier
Mise en scène : René Loyon
Avec : Agathe Alexis, Blandine Baudrillart, Clément Bresson, Laurence Campet, Marie Delmarès, Martine Laisné et Igor Mendjisky

Du 13 novembre au 13 décembre 2009
Mardi, mercredi, vendredi, samedi 20h30 ; Jeudi 19h30 et Dimanche 16h.
Cartoucherie – La tempête
Route du Champs-de-Manœuvre
75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36 [/slider]

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