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Les Soldats et Lenz – Mise en scène : Anne-Laure Liégeois

Une femme au centre du spectacle, de la scène, des convoitises et des regards… Une femme donnée en spectacle, pour le plaisir des hommes et pour son malheur à elle. En plein réveil féministe, vagues et contre-vagues d’indignation, il est bon de se replonger dans Les Soldats de Lenz, un écrit ancien (1776) et d’une grande acuité.

Dans une petite ville de garnison, des soldats désœuvrés ont pour seule occupation de traquer la jeunette et – si possible – de la déshonorer. Pour eux c’est un jeu, mais pour la jeune femme qui tombe entre leurs mains, – et qui a pour injonction sociale le respect sans condition de la morale bourgeoise – c’est toute une vie qui s’en retrouve compromise, voire anéantie.

Tout au long de ce patient déroulé des différentes façon d’humilier une femme apparaît peu à peu une autre réalité. La domination n’est pas seulement masculine, mais aussi sociale : ce sont des jeunes nobles qui provoquent la perte de la roturière et profitent de son désir d’élévation. Ce sont eux encore qui traitent tout un chacun – homme comme femme – comme leur serviteur, leur animal, leur p… au point de s’oublier à parler de leurs exploits devant ceux-là même qu’ils ont humiliés. Cela fait froid dans le dos. Le jeu cruel se fait spectacle de puissance. Et de cette démonstration de force découle la perpétuation de la domination.

Les Soldats & Lenz au Théâtre 71

Le théâtre de la cruauté

Le théâtre, dans la proposition de la metteure en scène, est omniprésent. Elle explore – avec ce thème – de nombreuses mises en abyme : le théâtre comme lieu de liberté, mais aussi comme lieu qui véhicule la morale dominante, y compris dans le spectacle de sa transgression. C’est également le lieu qui permet à la metteure en scène de montrer l’inconscient de la société : tout ce qui y est représenté est vulgaire et cruel. La bouffonnerie grimaçante est la seule vraie réalité. Par ce tour de passe-passe, Anne-Laure Liégeois dévoile le sens profond de cette pièce : ce qui est spectacle pour les uns est ruine pour les autres ; la société est profondément inégalitaire et injuste. Elle invite aussi les spectateurs que nous sommes à questionner la position qu’ils occupent…

Si la scénographie est efficace et claire, la proposition se laisse en revanche trop facilement deviner. Le décor est un théâtre à deux étages, en miroir de la salle où nous sommes assis. La montée à l’étage des protagonistes de la pièce pour accentuer visuellement l’écrasement de la pauvre jeune fille tombe sous le sens. De même, si l’idée du théâtre dans le théâtre est bien exploité par la mise en scène, cet artifice recèle lui aussi peu de surprise : la jeune femme est condamnée à rejoindre concrètement ce théâtre pour donner le spectacle de sa déchéance. Cette absence relative de surprise nuit au propos en endormant la vigilance. Cela ferme des portes aux sensations et empêche de recevoir pleinement ce que cette cruauté donnée en spectacle raconte de nous-mêmes.

Les Soldats & Lenz au Théâtre 71

Lenz répond à Lenz

Olivier Dutilloy, brillant interprète de la pièce « Les Epoux »  partage avec Agnès Sourdillon (non moins brillante) la deuxième partie de soirée.
C’est l’auteur des « Soldats » dont on parle à présent, par le biais d’une adaptation du récit de Büchner. Dans le décor abandonné de la pièce précédente, les deux comédiens évoquent le poète, sa folie, sa fin tragique. C’est comme si, par leurs voix, le poète rejoignait l’errance et la damnation de la jeune femme humiliée. Car c’est bien des faibles dont on parle, eux qui voient et qui vivent et dont la sensibilité se fracasse contre la brutalité du monde.
Ce « Lenz » fonctionne bien mais il souffre des mêmes écueils que « les Soldats ». La musique sombre surligne le jeu sombre. Derrière les deux comédiens, les silhouettes fantomatiques des personnages des « Soldats » bougent imperceptiblement. Le cauchemar s’étire, mais il se laisse deviner. Pas de surprise là non plus, pas de ce petit plus qui transforme la convention du théâtre en un moment unique.

 

Les Soldats & Lenz au Théâtre 71
Mise en scène et scénographie Anne-Laure Liégeois
Collaboration à la scénographie François Corbal
Lumières Dominique Borrini
Costumes Séverine Thiébault
Chorégraphie Sylvain Groud
Assistanat à la mise en scène Camille Kolski
Régie plateau Astrid Rossignol
Régie lumière Patrice Lechevallier
Décor construit à l’Atelier du Grand T

« Les Soldats » de JMR Lenz
Traduction et adaptation Anne-Laure Liégeois
en collaboration avec Jean Lacoste
Avec Luca Besse De La Roche, James Borniche, Elsa Canovas, Laure Catherin, Camille de Leu, Simon Delgrange, Anthony Devaux, Olivier Dutilloy, Victor Fradet, Isabelle Gardien, Paul Pascot, Alexandre Prusse, Achille Sauloup, Didier Sauvegrain, Agnès Sourdillon, Veronika Varga
Musique: Bernard Cavanna

« Lenz » de Georg Büchner
Traduction Henri-Alexis Baatsch
Avec Olivier Dutilloy, Agnès Sourdillon
Création sonore François Leymarie
Régie son Samuel Gutman
Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

Au Théâtre 71, Malakoff, jusqu’au 2 février

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