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Soeurs

Riche, sensible, touchante…Chaque œuvre du dramaturge québécois Wajdi Mouawad est toujours une traversée dans l’espace et dans le temps. Il nous embarque à la suite de ses personnages dans un espace à la fois réel et onirique, qui traverse les villes, les continents, entre le Liban de son enfance et le Québec, où ses parents ont émigré alors qu’il était adolescent.

« Soeurs », le second opus du « cycle domestique » inauguré en 2008 avec « Seuls », nous invite à un voyage dans le temps présent, entre Montréal et Ottawa, et dans un Liban fantasmé de souvenirs familiaux éparpillés. Comme « Seuls », le spectacle est conçu pour un seul interprète. Ici la magnifique Annick Bergeron qui joue alternativement les deux personnages principaux de la pièce.

Dans un rond de lumière, elle apparaît sous un tonnerre d’applaudissements et chante d’une voix puissante, émouvante… Une distorsion dans le son, des voitures qui passent en trombe. Nous voilà ailleurs entre Montréal et Ottawa. Neige crissante, route glissante. Geneviève Bergeron chante au volant de sa voiture et se laisse piéger par l’émotion d’une chanson interprétée, à la radio, par la diva québécoise, Ginette Reno. Mais qu’est-ce qui l’émeut comme ça ? Sa conférence à de futurs médiateurs internationaux n’arrangera pas les choses. L’émotion recouvre en fait le constat d’une absence. « L’absence d’un essentiel et les manques enfouis, les sens oubliés et les sentiments tus ».

L’hôtel international, – scène d’anthologie de Geneviève aux prises avec les technologies dernier cri de sa chambre- dans lequel elle arrive, accentue encore sa solitude et le vide de son existence. Ce soir-là, elle pète un plomb…Le lendemain, la direction dépêche une experte pour venir constater les dégâts dans la chambre mise à sac… Geneviève ne le sait pas encore, mais le choc émotif est aussi une route vers cette autre que le hasard lui envoie. Layla, l’experte en assurances, devient une « sœur » qui lui ouvrira les portes de la parole. « Une collision qui fera de ces deux êtres féminins les réceptacles de la grande Histoire, de ses violences et de la manière avec laquelle l’intimité parvient à tenir tête aux brutalités du temps ».

Le constat d’une absence
Comme en miroir, les deux femmes se livrent, racontent leur vie vampirisée par les peurs et les colères de leurs parents, une mère intrusive pour Geneviève, un père en exil et dépressif pour Layla…Et puis, longtemps occulté, revient dans la mémoire de Geneviève le souvenir de sa sœur indienne, adoptée par ses parents et perdue de vue. Pour Mouawad, la famille est au cœur de l’exploration, comme dans la tragédie grecque, avec ses turbulences, ses non-dits et ses écartèlements. Semblant rompre avec les cycles familiaux des pièces précédentes, en fait, il repositionne les enjeux et s’attache à en revisiter tous les thèmes constitutifs : l’exil, l’emprise familiale, l’identité… En ajoutant un s aux titres de ces deux pièces (Seuls et Soeurs), il continue à convoquer les fantômes d’une histoire personnelle qui le hante et à démultiplier les approches.

Tel un puzzle associant dans sa mise en scène, montage sonore, images, objets divers…Mouawad reconstitue à l’aide de ces matériaux éparpillés les vies de ces deux femmes et les aide à leur redonner du sens. Aidé par la scénographie brillante et inventive d’Emmanuel Clolus qui accompagne tous ses spectacles, par la matière sonore de Christelle Franca – constituée comme l’auteur de territoires différents qui l’ont vu grandir – Mouawad explore les relations familiales comme un pays ou un objet. De là naît ce sentiment de la sororité, comme une appartenance et un destin commun à l’ensemble des femmes.

« Ressentir. Écouter. Attendre. Regarder. » ont été les prémices qui ont guidé les actions de ce spectacle, inspiré aussi par la rencontre entre la comédienne Annick Bergeron et Nayla Mouawad, sœur aînée de l’auteur-metteur en scène. En axant son écriture sur le quotidien, la question de l’intime, l’expérience de la réalité des deux femmes qui l’ont inspiré, Mouawad l’enrichit de sa sensibilité masculine et parvient à faire naître une autofiction qui se transforme en « écriture polyphonique » parlant au cœur de chacun.

Soeurs
Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Inspiré par Annick Bergeron et Nayla Mouawad
Scénographie et dessins : Emmanuel Clolus
Création sonore : Christelle Franca
Lumières : Éric Champoux assisté d’Éric Le Brec’h
Avec : Annick Bergeron
Durée 2h10
Crédit photo: Pascal Gely

Du 9 au 18 avril 2015 à 21 h au Théâtre de Chaillot

 

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