Théâtrorama

Le cri s’entend à peine. Il avance au rythme d’une marche contrainte par le peu d’espace dans lequel elle est enclose. Au sol, un carré de trois mètres sur trois emprisonne une voix et un corps, son dos, son profil, ses paroles résonnantes. Au-delà de cette frontière intérieure, des groupes se reforment avant de se déchirer au fur et à mesure du souvenir et du récit. Septembre 2002, le Joola effectue sa liaison hebdomadaire entre Dakar et la Casamance. La surcharge engloutira tout espoir de rives ; il ne restera plus qu’un cri, prêt à se soulever.

C’est une voix presque invisible, au premier instant, car bâtie de plus de dix années de silence. Elle se formule discrète mais à découvert, comme les pieds nus de l’homme qui va et vient dans un fragment de lieu. Il paraîtrait absent s’il n’arrivait avec ses questions incessantes : « De quelle couleur était-il ? », « Y avait-il d’autres survivants ? », « De quoi ? », « De quoi ? » Son interrogatoire serait vain s’il ne tendait vers une unique affirmation, celle de sa présence : « Suis-je là ? » ; et plus tard : « Je dois tout garder en mémoire. », « Je dois me souvenir et témoigner. »

C’est une voix laissée au large, à une quarantaine de kilomètres des côtes sénégalaises. Une voix de stupeur brisée, celle d’un homme à l’habit éternellement noir, témoin sans témoin, « resté avec les milliers d’âmes » disparues dans le naufrage et étouffées dans un seul cri, celui-là même qui ordonne au souvenir aujourd’hui. Elle est nécessaire autant qu’elle ne peut tout comprendre et ne pourra jamais tout raconter. Alors elle en accueille d’autres, ces paroles rescapées comme elle qui viennent la soutenir. Souvent, elles se font écho, comme des battements de cœur remplacent des mots : elles s’appellent « Coco », la femme aimée, ou « orage », ou n’ont plus de prénom, cachant des identités sous des listes de numéros et de naufragés à authentifier, ce qui reste d’une traversée et de vies interrompues.

Un cri devenu étranger à lui-même
Le cri est nourri d’une distance, de points qui ne peuvent plus se rejoindre, placé sous le signe tragique d’une « blessure gelée » et d’une cicatrisation devenue « impossible ». Le Joola est parti sur les mers supportant quatre fois plus de personnes qu’il ne pouvait en compter. Les secours tardant ont empêché le sauvetage de plusieurs centaines d’autres, piégées dans la future épave. Survivront alors des chiffres, comme des notes serrées sur la portée d’un requiem et renversées à leur tour : 2 000 personnes noyées dans ce qui est à ce jour « la plus grande catastrophe maritime civile de tous les temps ». Absorbées au tempo de minutes qui se comptent en degrés d’inclinaison du bateau plutôt qu’en secondes et de températures corporelles indiquant les fièvres, sur l’échelle d’une inquiétude et d’une incompréhension.

Le cri qui demeure est celui de Patrice Auvray, seul rescapé français ; il contient et rend manifestes autant les doutes que les évidences. Il lutte pour le souvenir au moment où il croit l’égarer. Il se dit vide pour mieux se rompre aux éclats de Jean-Christian Leroy. Remontent pourtant les sons et les sens, les couleurs et les odeurs d’une animation générale, au port, sur le ferry ; remontent les ambiances, les folies, les accents et les signes de vies, et cette bascule verticale dans le drame qui a confondu tous ces bruits en des morts simultanées. Le cri se cherche un espace en propre, la porte nouvelle « d’un degré sur l’avenir ». Il se formule le souffle court par ses traces et ses oublis, se perd avec ceux que la mer a perdus, mais élève toutes les mémoires qu’il contient.

Comme un cri
Adapté par Amélie Armao et Laurent Lecrest de « Souviens-toi de Joola » de Patrice Auvray (publié aux éditions Globophile)
Mise en scène et décor : Amélie Armao
Musique : Jean-Nicolas Mathieu
Lumières : Francis Petit
Avec Jean-Christian Leroy
Les voix enregistrées des survivants du Joola sont extraites d’un documentaire réalisé pour France Culture (« Sur les docks »)
Crédit photo © Théâtre de l’Imprévu
Au théâtre Les Déchargeurs du 3 au 21 mars 2015

 

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