Théâtrorama

Les murs sont nus, le plateau à peine habité par les courbes dorées d’une guitare, le velours d’un papier blanc et les promesses d’un coquillage. Mitchélée apparaît. Elle pose ses pieds tranquilles sur le bois des planches. Dans le silence des pierres attentives du théâtre, son corps en bois massif respire… Il a dû être taillé dans le tronc noueux d’un arbre séculaire. Jusqu’au bout, il ne nous quittera plus.

Mitchélée a 14 ans quand son frère, de quatre ans plus âgé qu’elle, meure soudainement dans un accident de voiture. Le chemin vers l’art est désormais inéluctable : le drame de la perte la conduit vers les mots, puis vers le chant, et enfin l’instrument. Dans les affaires du disparu, Mitchélée trouve une guitare et, objet apparemment insolite pour cet adepte de la vie brûlante, un recueil de poèmes. C’est de Saül Tchernichovosky qu’il s’agit, auteur oublié de la Crimée du début du XXème. Le poète offre alors à Mitchéle l’espérance qu’il faut à une vie pour continuer. Fontaines d’eau claire au moment où les entrailles paraissent sèches, ses mots ne la quitteront plus. Elle nous en fait don à son tour, des dizaines d’années plus tard, quand les paroles semblent avoir pris racine dans sa chair.

La poésie dans l’air
Dans ce passage de la page à la scène, exercice périlleux où les réussites sont rares, les mots du poèmes ne s’oxydent pas au contact d’un air trop violent pour eux. Au contraire, ils s’excitent, se colorent, prennent relief. Les mots sont corps, et ils font corps avec le corps de la comédienne. Ils ont autant de substance que sa peau brune, autant d’élégance que sa longue tresse noire. Ils ont la subtilité de ses mains découpées dans la lumière, la force de ses épaules et la profondeur de ses yeux. Mitchélée est une merveille de présence et un génie du vivant. Elle fait planer le frère perdu, Petit Poucet des rimes, au-dessus du théâtre, des textes et par-delà les chants. Elle est reine dans l’art d’insuffler.

Les poèmes de Tchernichovsky ont la générosité du sillon tracé dans les vallées vertes. Ils ont la compassion des gens qui ont souffert et l’humilité de la grandeur où ils s’ancrent. Dans l’intérêt de notre vastitude intérieure, la comédienne vient gonfler nos organes de ces mots vivants. Elle revigore notre sang et galvanise les battements d’un cœur qu’elle pense souffrant des violences du monde. Sa voix convoque les origines de la parole : c’est Orphée qui chante et qui charme, qui ramène sur terre les morts. Et l’on a peine à croire qu’il a pu être possible de dissocier ces chants des mots qui les composent. L’hébreu sonne dans le coffre de ce corps-trésor. Ses vibrations passent de la Terre au ventre. Elles irriguent le cœur et finissent dans la bouche. Nos oreilles s’en abreuvent. Et quand il est temps de sortir dans la chaleur des rues d’Avignon, nous allons, désaltérés.

Saül T., un poète en héritage…
Texte de Mitchélée et Saül Tchernichovsky, poèmes traduits de l’hébreu par Joseph Milbauer
Une création de Mitchélée, Association Bleu Azur
Avec Mitchélée
Crédit photo : Benedicte Dey

Vu au Vieux-Balancier. Reprise à la Vieille Grille les 25 et 26 septembre

 

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