Théâtrorama

À une journaliste grecque qui lui demandait s’il concevait ses scénarios comme la colonne vertébrale ou bien comme la peau de ses œuvres, Efthimis Filippou a répondu qu’il leur prêterait plutôt la forme d’une langue. Son texte comme une bouche, pouvant « parler, cracher, lécher et se moquer » à la fois. À travers « Sangs » (Emata), le scénariste de « The Lobster », récemment récompensé à Cannes par le prix du jury, offre une nouvelle illustration d’une langue blessée, rarement silencieuse, souvent violente, se déversant en flots impétueux.

Argyro Chioti a souhaité faire de sa scène un ring, le lieu d’un combat déjà perdu. Le sol marquerait aussi la frontière d’une salle de concert, instruments en place attendant chanteurs et musiciens pour un « oratorio punk », ou encore celle d’un terrain de sport, cercles et carrés délimitant les zones de chaque équipe, et bientôt de chaque destinataire. Fin de partie : le sang a déjà coulé dans l’un des camps, mais la guerre n’a jamais dit son nom, et la blessure ne se referme pas. Il faut alors, pour le vaincu, écrire sans discontinuer, raconter à ses proches comment sa gorge s’est ouverte par accident un jour de juillet 1989 et comment elle se répand partout depuis en traces profondes. Il faut poser du noir sur le rouge de sa plaie béante.

Écrire, et s’écrire par lettres ; suivre ou calquer les lignes d’une cicatrice, et espérer panser une plaie intime qui n’est que le reflet d’une déchirure collective. Sur le corps de Dimitri, Philoctète moderne, la blessure redessine sa gorge sur trois centimètres, à fleur de sa peau « lisse et sans poils ». De loin, l’entaille passerait presque inaperçue, s’il n’y avait ce gros bandage apparent pour la recouvrir et laisser deviner une catastrophe. D’un peu plus près, le temps d’ôter les œillères, on ne voit pourtant qu’elle, sa sueur et son sang purulents. Une brèche incandescente figurant les dommages d’un pays.

Des tableaux pour des voix
Sur un territoire coupé en deux par une frontière invisible, Dimitri et Yorgos incarnent deux voix, deux vecteurs, deux chemins pour le récit d’un drame commun. D’un côté du tableau, une fenêtre fermée sur le mythe et la tragédie, par cette plaie suppurée symbolique qui s’écoule par taches sur tous les êtres, les meubles et les draps de la maison. De l’autre côté, une fenêtre ouverte sur le rêve et sur la nostalgie des origines, lorsque la parole et l’échange étaient profitables pour tous et que « personne n’avait mal ». Entre les deux, un chœur s’affaire aujourd’hui au douloureux tissage épistolaire. L’aiguille de Pénélope pénètre dans la peau mais les coups assénés « ne font plus mourir personne », sauf de mort lente et aveugle.

Par interlignes, dans un second langage, quelques danses, chants, chuchotements et cris – jusqu’au dérèglement et à la cacophonie – matérialisent ce que les deux hommes ne parviennent pas à s’écrire. La prière de Dimitri devient une invocation slam faite à son propre sang pour qu’il cesse enfin de couler. Les fantasmes de Yorgos se transforment en corps et en discours disloqués, en rock dégénéré, en cauchemar d’une piscine jonchée de corps et en impossibilité de retrouver son identité. Le chant populaire du monde a perdu sa mémoire et les mains viennent se poser sur les bouches. Le refrain, comme la plaie, ne se déverse plus qu’à travers ses manques : « Paroles, venez vous reposer sur ma langue. »

Et c’est cette langue scarifiée qui sera transmise en héritage. L’incision fantôme à même la gorge se logera dans celle des enfants à qui l’on donnera des « graviers » pour unique nourriture. L’allégorie proposée par Argyro Chioti et la compagnie Vasistas est autant débridée que féroce, au carrefour de voix et de genres pour une peinture absurde et déliquescente du monde.

Sangs (Emata)
Texte d’Efthimis Filippou
Mise en scène d’Argyro Chioti
Avec les comédiens du Vasistas Theatre Group
Musique de Jan van de Engel
Décor d’Eva Manidaki
Lumières de Tasos Palaioroutas
Traduction & surtitrage (du grec) de Iannis Papadakis et Dominique Hollier
Photo © Vasilis Makris
Aux Abbesses / Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe 2015, du 10 au 27 juin 2015

 

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