Théâtrorama

A l’heure où la justice se dédouble inexorablement et ne mérite même plus son nom, revenir sur l’histoire des deux célèbres suppliciés Sacco et Vanzetti, pourtant vieille de près d’un siècle, s’avère un indispensable devoir de mémoire. Loin du film et des mélodies morriconiennes qui ont fait le tour du monde, François Bourcier livre un spectacle bouleversant, universel et pédagogique que défendent deux comédiens grandioses. Une leçon d’humanisme immanquable.

1927, Massachussetts, Etats-Unis. Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, anarchistes italiens accusés d’avoir commis plusieurs braquages sont exécutés après un procès où les pires affabulations, manipulations et détournements de vérités sont avancés à la barre. A quelques heures de l’exécution, Nicola, seul dans sa cellule, monologue. Apparaît son compagnon d’infortune. S’engage un dialogue. A la peur phobique de la mort que le premier, paysan nostalgique peu instruit et autodidacte, ne parvient pas à dissimuler, le second, plus théoricien et meilleur orateur, répond par un idéal sacrificiel au nom de la cause révolutionnaire. Les instances judiciaires, les politiques, les témoins se succèdent dans ce qui semble manifestement être un délire hallucinatoire de Sacco, l’organisme épuisé par une grève de la faim et les calmants que lui administrent les médecins.

Débarrassée de tous les oripeaux folkloriques et artificiels qui ont pu présider dans les précédentes versions de cette histoire, tant au cinéma qu’au théâtre, la mise en scène de François Boursier va se focaliser essentiellement sur l’éclatante beauté du texte et la magistrale interprétation de Jacques Dau et Jean-Marc Catella. Ce qui ne revient pas à dire que les effets de mise en scène sont absents, bien au contraire. Le décor se compose essentiellement de chaises qui au gré des scènes vont revêtir de multiples fonctions, avec pour point commun toutefois de signifier l’assassinat à venir par le siège le plus ignoble, le plus injuste, le plus abominable d’où l’on ne se relève pas.

Un terrifiant état des lieux de la société américaine
Cet élément du mobilier qui cloue les protagonistes comme pour les empêcher de se tenir debout -avec toute la symbolique qu’induit cette expression- prend ici une place essentielle en suggérant l’enfermement des personnages, qu’il s’agisse des deux anarchistes, embastillés au sens propre, ou de tous les intervenants, prisonniers de leur préjugés et de leur aveuglement. Car c’est bien un état des lieux atroce de la société américaine que propose ce spectacle. Chantage touchant à l’essentiel vital d’un ouvrier, mauvaise foi manifeste des instances juridiques, spectre d’un racisme forcené pour attiser la haine des peuples pour mieux maîtriser les dissidences…

Le texte d’Alain Guyard réussit à assumer un certain didactisme indispensable pour les très nombreux spectateurs auxquels cette histoire ne dit plus rien, tout en se parant d’une puissance politique et humaniste vertigineuse. Ce cri lancé comme un hommage à la liberté trouve toute sa force grâce à deux interprètes magnifiques dont la complicité est totale. Leur performance navigue entre la comédie et la plus pure tragédie. Ils font oublier sans difficulté les précédents opus, à commencer par la version cinématographique, pourtant menée par l’immense Gian Maria Volonte. Malgré un retentissant succès à Avignon en 2009, ils ont mis trois ans pour réussir à monter leur spectacle à Paris. Une raison de plus pour ne pas manquer ce rendez-vous.

[note_box]Sacco et Vanzetti
D’Alain Guyard
Mise en scène et scénographie : François Bourcier assisté de Nathalie Moreau
Avec Jacques Dau et Jean-Marc Catella
Son et imagées : Philippe Latron
Lumière : Romain Grenier
Musique et Régie : Roland Catella
Photo : Caroline Coste[/note_box]

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