Théâtrorama

Dans la Russie des Soviets, Shakespeare c’est gai, c’est beau et ça parle d’amour… Mais le camarade Staline est en droit de s’interroger sur ses motivations lorsque le grand metteur en scène Vzevold Meyerhold –qui a pourtant toute son estime – décide de monter la pièce Richard III avec un Richard sans bosse, sans cape et sans épée. Pourquoi monter une page cruelle de l’histoire ancienne dans des costumes d’aujourd’hui ? Une telle incongruité n’est – elle pas la preuve d’un manque total de vigilance révolutionnaire de la part du camarade Meyerhold ?

La création de Richard III sert de prétexte à Matéï Visniec pour nous présenter une pièce à tiroirs et situer en fait l’action autour de la dernière nuit de Meyerhold dans les geôles staliniennes, à la veille de son exécution. Rêve-t-il éveillé ou le Généralissime Staline vient-il réellement lui rendre visite ? Ces personnages sont-ils des fantômes nés de la fatigue et de la solitude de la prison ou sont-ils en prise directe avec la vie ?

La mise en scène de David Sztulman fait défiler dans la cellule du prisonnier toute une fantasmagorie de personnages où se mêlent ceux échappés de la pièce de Shakespeare en cours de création et ceux directement issus de la réalité.
Comme dans la plupart de ses pièces, Visniec choisit l’humour, le grotesque et la distance pour éviter le tragique et dénoncer cette solitude de l’artiste fracassée sur l’autel de la barbarie. Les fonctionnaires qui instruisent le procès, les soldats et Staline lui-même semblent tout droit échappés d’un castelet de marionnettes.

Un théâtre pour résister
On chante, on rit, on mange, on accouche, mais toutes ces actions mises bout à bout ne sont là que pour mieux mettre en valeur l’amertume et le désespoir de l’artiste censuré dans tout régime totalitaire et qui voit s’écrouler la recherche artistique de toute une vie.Entre réalité et onirisme, entre perception véritable et fantasme, la pièce se déroule comme une projection cauchemardesque qui s’étire jusqu’au délire. Et Visniec sait de quoi il parle, lui qui a dû fuir la Roumanie sous la dictature de Ceausescu.Le personnage de Meyerhold devient son alter ego pour exprimer la résistance culturelle pour dénoncer la manipulation et le lavage de cerveau.

Dans sa mise en scène, David Sztulman tente de mettre en place les principes de la biomécanique élaborée pour le jeu des acteurs par Meyerhold. Le côté mécanique des personnages est dramaturgiquement juste, mais la répétition de l’approche finit par créer une forme de linéarité qui fige le jeu des comédiens. De même, on aurait aimé que la scénographie raconte cette même histoire avec un regard différent qui en élargisse l’approche. Redondante par rapport au texte et parfois brouillonne, elle ralentit le dynamisme de cette troupe de jeunes comédiens inventifs et qui semblent quelquefois perdus. – Mention spéciale à l’aisance de Nicolas Hanny qui joue un Richard III farceur et en même temps à la limite de la manipulation.

Pourtant, à un moment où les dictatures en Syrie, en Birmanie ou en Corée du Sud veillent à empêcher toute forme de liberté d’expression, Matéï Visniec et David Sztulman ont le mérite de nous rappeler la nécessité de la vigilance.
La liberté de créer fait partie des Droits de l’Homme. Pour avoir osé refuser la pensée unique et faire de leur art à la fois un acte de résistance et un espace de liberté, certains artistes l’ont payé et le paient encore de leur vie en l’affirmant haut et fort.

[note_box]Richard III n’aura pas lieu
De Matéi Visniec
Mise en scène David Sztulman assistante de Diane Dumon
Avec Ludovic Adamcik, Audrey Beaulieu, Natacha Bordaz, Samuel Bousbib en alternance avec Raphaël Hadida, Liina Brunelle, Angélique Deheunynck, Pierrick Dupy, André-Xavier Fougerat, Nicolas Hanny, Yves Jégo, Eliot Lerner, Pierre Maurice, Laëtitia Méric, Tchavdar Penchev et Patrick Piard
Lumières : Pierre Daubigny
Scénographie : Emmanuel Mazé et Nicolas Hanny
Photo : Ania Szczepanska[/note_box]

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  1. Merci Monsieur pour votre critique enthousiaste malgré certains bémols (que je retiens même si je pense autrement.)
    Mais encore merci de nous avoir fait l’honneur de vous être intéressé à notre travail.
    David Sztulman

    sztulman / Répondre

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