Théâtrorama

De quoi sont faits nos rêves aujourd’hui? S’appuyant sur les personnages de “La tempête” de Shakespeare, Jean-Marie  Piemme écrit Rêves d’Occident , une pièce dérangeante aux saveurs baroques qui interroge les utopies d’aujourd’hui. Oubliant quelque peu le versant politique de la pièce de Shakespeare, il donne aux utopies de Prospéro une vision d’aujourd’hui qui ouvre sur d’autres rêves : le rêve d’un autre corps, le rêve d’une ville à édifier là où il n’y a rien, le rêve du savoir technologique qui nous conduit au bord d’un précipice et  ouvre sur le néant.

Sous la direction de Jean Boillot, six comédiens / comédiennes et  trois musiciennes mènent la danse. Ici Prospéro, plongé dans ses travaux sur le corps humain, néglige le gouvernement. Ses recherches sur les secrets de la vie ont monté l’Église et le peuple contre lui. Il se trouve chassé de son duché de Milan, avec Miranda sa fille de huit ans, et Ariel, ami et factotum. Celui-ci a perdu sa capacité de disparaître ou de flotter dans les airs, comme dans la pièce de Shakespeare; il est artiste de variétés et le clown de son maître. La tempête rejette les fuyards sur une île inconnue, peuplée d’étranges habitants. Pour Prospero, c’est l’occasion de réaliser son grand rêve : édifier une grande ville, parangon du progrès pour tous : elle s’appellera Prosperia… Il y rencontre Sycorax, une sorte de chaman qui interprète “les manifestations du Grand Souffle dans les arbres” et devient l’amante et la collaboratrice de Prospéro avant de comprendre le goût de celui-ci pour la domination…

Prosperia, un rêve futuriste…

Jean -Marie Piemme et Jean Boillot travaillent de concert pour organiser, sur un autre registre, le grand mécanisme à l’oeuvre dans la pièce de Shakespeare. Dans une scénographie imaginée par Laurence Villerot, la pièce commence dans un décor de toiles peintes et plates, qui évoque les théâtres des XVIII et XIX ème siècle. Peu à peu, la nature luxuriante en carton pâte de l’île idyllique disparaît pour laisser la place à un univers en noir et blanc où on vit sous les objectifs de caméras de surveillance, où le savoir et la technique transforment le réel lui -même. Prospéro le magicien à l’imagination débordante est devenu un tyran, en lutte contre la finitude, en proie au rêve trans-humaniste de l’homme augmenté. Caliban, le fils de Sycorax, finit par le renverser et à la faveur d’une révolte,  devient le maître de Prosperia. 

Le texte fonctionne non sur des scènes, mais sur quatre moments de rêves pendant lesquels dialoguent le théâtre et la musique, la grande musique occidentale cohabite avec des percussions et des musiques électroniques. Musique et texte se juxtaposent en moments ludiques, mais aussi en moments d’inquiétude alors que la musique monte vers les aigus. 

Si Jean Boillot propose un jeu frontal à l’italienne au début de la pièce, il  le transforme au fur et à mesure en une sorte d’approche déréalisée où les comédiens absents de la scènes, sont filmés en direct , comme si, peu à peu, l’histoire se poursuivait en dehors des personnages. 

La caméra en se rapprochant à l’extrême laisse entrevoir l’envers du décor et le dessous des maquillages, et nous enferme dans une forme de réalité augmentée qui nous met mal à l’aise. Commencés comme une fantaisie d’auteur, ces rêves d’occident nous plongent peu à peu dans une violence qui raconte aujourd’hui. Dans un monde qui ne croit plus aux magiciens, quand l’homme démiurge souhaite à la fois s’augmenter lui-même et imposer le même traitement à ce qui l’entoure, vivons-nous toujours tissés de l’étoffe de nos rêves ? 

  • Rêves d’Occident
  • Texte : Jean-Marie Piemme
  • Mise en scène : Jean Boillot 
  • Avec Mathilde Dambricourt, Lucie Delmas, Nikita Faulon, Géraldine Keller, Philippe Lardaud, Régis Laroche, Axel Mandron, Cyrielle Rayet, Isabelle Ronayette 
  • Compositeur:  Jonathan Pontier
  • Direction musicale : Jean-Yves Aizic
  • Scénographie : Laurence Villerot
  • Créateur Lumière : Ivan Mathis
  • Costumes : Pauline Pô
  • Vidéo : Emilie Salquèbre et Olivier Irthum 
  • Son : Perceval Sanchez 
  • Construction décors : Ateliers du NEST 
  • Crédit photos: Arthur Péquin.
  • Jusqu’au 26 octobre au Théâtre de la Cité Internationale
  • Tournée
  • Du 22 au25 janvier 2020 – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine 


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