Théâtrorama

Les Reines, six femmes et un trône

Les Reines, mis en scène par Élisabeth Chailloux
© Alain Richard

Les Reines – Londres 1483. Depuis 1455, la guerre civile des Deux Roses oppose la Maison des Lancaster à la Maison d’York, prolongement de la guerre de Cent Ans déclenchée au siècle précédent sous le règne d’Edouard III.

Londres, Jeudi 20 janvier 1483. Un climat d’épouvante règne sur le palais. Dans l’ombre de l’agonie du roi Édouard IV, les couteaux s’aiguisent pour la conquête du pouvoir. Georges, Duc de Clarence de la maison d’York est assassiné. Gloucester, de la Maison des Lancaster, est en quête des fils d’Élisabeth Woodville, épouse du roi mourant, pour les supprimer. Il y parviendra et montera sur le trône à la mort de Édouard IV sous le nom de Richard III. Dans une tour, en marge de la Cour du roi, six femmes s’agitent et s’affolent. Cinq convoitent le trône d’Angleterre. Seule, Anne Dexter, contrainte au silence, broyée par la cour et sa mère, la Duchesse d’York, observe.

Dans les coulisses de Richard III

S’évadant du texte, l’auteur québécois Normand Chaurette va donner la parole et mettre au centre de l’action les reines qui traversent le Richard III du grand Shakespeare. Élisabeth Chailloux, pour son dernier spectacle à la Manufacture des Oeillets, le met en scène et en fait ressortir le tragique.
La scénographie dépouillée et les lumières d’Yves Collet (toujours aussi précis et talentueux) jouent avec la brume qui, du début à la fin, de la scène aux coursives en surplomb, où tels des fantômes se déplacent les personnages, unit acteurs et spectateurs. Dans ce cul de basse-fosse, la réalité et le climat d’épouvante n’apparaissent que sous la forme de sons lointains de cloches, dans les frôlements du vent et le bruit du pas claudiquant de Richard qui rôde… Les coursives, les tours et les caves du château deviennent un lieu de pouvoir en marge alors que La conquête du pouvoir par les hommes se déroule hors-scène. Ici, six femmes se croisent, se toisent, s’évaluent avec pour seule arme les mots qui blessent et qui peuvent même tuer, les mots aussi qui permettent de voyager et d’échapper à cette réalité de cauchemar où la mort peut surprendre à tout instant. L’organisation bi-frontale de l’espace scénique abolit la frontière entre la scène et la salle et transforme le public en acteur du spectacle, tels des espions à l’affût.

Les Reines - TQIvry
© Nabil Boutros

Dans ce monde de brume aux contours incertains, l’agonie du roi et les meurtres perpétrés hors champ se vivent comme un rituel qui redistribuera les cartes et déterminera pour chaque femme le rôle qu’elle jouera à l’avenir. Épouses, mère ou sœurs, elles se battent jusqu’au bout non seulement pour le pouvoir, mais aussi dans un lamento poignant individuel et collectif pour exprimer le deuil et la douleur de morts innocentes. La langue de Chaurette est musicale, avec des fulgurances poétiques qui révèlent la forme d’une partition spécifique à chaque personnage, faisant ressortir du texte « la matière à la fois saillante et visqueuse, pétrie d’ombre et de panique, [qui] fermente le vivant dans un jus de lune noire ».

Il nous faut citer ces magnifiques comédiennes qui donnent corps à ce texte. Elisabeth (Anne le Guernec) qui sait que la couronne lui glisse de la tête à mesure que son époux Édouard agonise. Vient ensuite la vieille reine Marguerite d’Anjou (Laurence Roy, qui apporte une touche d’humour) qui, tout en souhaitant retourner en France, ne parvient pas à quitter le château. La vieille duchesse d’York (Sophie Daull), mère de rois et qui n’a jamais régné. Isabelle et Anne, les deux sœurs de Warwick (Pauline Huruguen et Marion Malenfant) duos de parvenues qui terrorisent le palais et ne rêvent que du trône et de la couronne. Et enfin Anne Dexter (Bénédicte Choisnet au charisme lumineux), sœur des rois à qui on a coupé les mains, est le centre indéniable de cette fable qui, sans l’humanité qu’elle lui apporte, ne serait autrement que le récit d’une empoignade.

 

Les Reines
De Normand Chaurette (Editions Léméac/Acte Sud-Papiers)
Mise en scène : Elisabeth Chailloux
Avec Bénédicte Choisnet, Sophie Daull, Pauline Huruguen, Anne Le Guernec, Marion Malenfant, Laurence Roy
Collaboration artistique : Adel Hakim
Assistante à la mise en scène Isabelle Cagnat
Scénographie et Lumière : Yves Collet
Collaboration lumière : Léo Garnier
Costumes : Dominique Rocher
Son : Philippe Miller
Vidéo : Michaël Dusautoy
Maquillage :Nathy Polak
Marionnettes : Einat Landais
Durée : 1 h 45
Crédit photo : Hervé Bellamy

Jusqu’au 29 janvier 2018 à la mManufacture des Œillets

Tournée :
Comédie de l’Est, Colmar, du 6 au 9 février

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