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Racine fait ses adieux

Racine La Fontaine, L’Adieu à la scèneRacine La Fontaine, L’Adieu à la scène – Il y a tout d’abord celui dont on parle, dont la forme, le visage et le discours sont entiers en attente. Il est pour tout fabuliste adepte de métaphores animalières un « poisson que l’on doit attraper » mais qui, le plus souvent, glisse entre les doigts. Homme de mystère, homme de poésie, il porte l’ombre et le masque de la tragédie sur lui. Cette attente succède à son retrait de la vie littéraire. 1677 : Racine a écrit sa dernière tirade et s’est mis au service du Roi. Mais il ne se doute pas encore que d’autres lignes demanderont à se tracer et son œuvre à se poursuivre, soufflée par d’autres, poètes comme lui ou messagères, figures de passeurs entre la scène et la réalité, preuves de la survivance de son art et protecteurs de sa mémoire.

Nous sommes à la fin du « Grand Siècle », de celui du théâtre. Sur une scène supposée, les comédiens prennent souvent noms et costumes antiques. Les salles, rarement calmes, acclament ou fustigent les comédies de Molière et les tragédies de Corneille et de Racine, dans le confort de loges bourgeoises ou dans le brouhaha de parterres réservés aux classes les plus populaires de la société. Boileau vient d’offrir ses règles d’or à la postérité théâtrale, et les sons sifflent en tous sens, au privilège d’alexandrins et d’hémistiches abolissant scrupuleusement tout éventuelle licence poétique.

Racine La Fontaine, L’Adieu à la scèneMais les passions sur scène se jouent également en dehors : ici, le spectacle s’étend du parvis aux coulisses de l’Hôtel de Bourgogne où, quelques mois plus tôt, « Phèdre » était encore en pleine représentation. La Fontaine est en deuil, et d’autres derrière lui. Il vient d’apprendre le désir de son ami Racine de prendre congés du théâtre. Dans ses pensées, les bravos, les rumeurs, les rappels… une gloire pas si ancienne bourdonne tant qu’il ne peut se résoudre à cet abandon prématuré. Le siècle ne peut se passer de « la poésie cachée sous la rhétorique » du tragédien, et il intime à ce dernier de ne quitter plume, au risque de faire mourir tout ce qu’il reste encore à naître, muse, œuvre et public compris.

Miroir et mémoire d’œuvre

Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, mais nous pourrions tout autant être à n’importe quelle époque plus contemporaine, ou à n’importe quelle étape de tout processus créatif. Sous les tirades et les vers du maître, tandis que lui cherche à les effacer, d’autres endossent le risque du théâtre à sa place, par le souvenir de sa langue qui réveille « l’intelligence et le plaisir de la beauté », et par la présence d’une flamme vive qui prend ses pièces pour prétextes à de nouvelles écritures. Son adieu à la scène, s’il est pour le dramaturge une délivrance, n’abat pas son théâtre, mais assassine en réalité tous les héros et les héroïnes qui ne pourront plus exister sous sa plume.

C’est donc bel et bien un adieu littéraire que Jacques Forgeas a écrit, un adieu que d’autres revêtiront pour nourrir de sens et transmettre l’art et les mots de Racine, dans tout ce qu’ils conservent de plus vivant. Pour preuve, la scène en miroir conçue par Sophie Gubri, dépouillée de tout élément superflu qui serait venu noyer le « bruit du théâtre » de Racine. Tout n’est donc que subtile suggestion, se déploie le temps d’un rêve, prompt à enfermer le poète dans un bocal résonant où La Fontaine lui demande d’enfin libérer sa parole. Son art ne meurt pas tant que le spectacle a lieu, tant qu’il s’est inscrit sur le papier et dans les mémoires : il se reflète ainsi dans l’art de La Fontaine lui-même qui le cite, sa gloire illumine les phrases de Clarisse (avec son étymologie lumineuse) et va jusqu’à se reposer dans de nouveaux lieux et esprits à travers Sylvia (cette « forêt » littérale).

Les trois personnages entourant Racine lui redonnent souffle au moment même où le poète s’étrangle et donne un coup d’arrêt à son inspiration. Au service du Roi-Soleil, au service de Dieu, Racine ne fera plus qu’écrire sa tragédie personnelle qui le tient proche du monde, revenir à la source, redevenir enfant. Son adieu est donc pour Jacques Forgeas avant tout un aveu : l’occasion d’une parenthèse ouverte sur la création. Mise en abyme, la pièce puise dans une matière que l’on a de cesse de former. La loge dans laquelle tout se joue dessine le crépuscule d’une œuvre tout en signant l’aube d’une nouvelle. Et l’ultime tour de force de Racine se nouera dans l’amour, et dans l’amour de l’art – symbolisé par Clarisse et Sylvia –, lui s’éteignant pour transmettre à d’autres le pouvoir de raviver ses mots, « ronds, tranchants, vivants », demeurés libres.

Racine – La Fontaine. L’Adieu à la scène
De Jacques Forgeas
Mise en scène : Sophie Gubri
Avec Baptiste Caillaud, Clovis Fouin, Katia Miran, Perrine Dauger
Création musicale : Nicolas Jorelle
Scénographie : Camille Dugas
Lumière : Marie-Hélène Pinon
Costumes : Laurence Forgue Lockhart

Crédit Photo : Nathalie Mazéas
Durée : 1h15

Au théâtre du Ranelagh à partir du 15 septembre 2016, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h

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