Théâtrorama

Quills – mise en scène : Jean-Pierre Cloutier & Robert Lepage

QQuills au théâtre de la Colline« Non seulement, raconte un dictionnaire du XIX° siècle, cet homme prêche l’orgie, mais il prêche le vol, le parricide, le sacrilège, la profanation des tombeaux, l’infanticide, toutes les horreurs. Il a prévu et inventé des crimes que le code pénal n’a pas prévus. »

En guise de prologue…

Sur les soixante-quatorze années de sa vie, Le marquis de Sade passera un total de vingt-sept années en prison ou en asile de fous. Plusieurs fois enfermé à la Bastille, Sade, vers la fin de sa vie est interné pour un long séjour à Charenton, un paisible hospice de Normandie, où il met en place en place une pratique théâtrale avec les aliénés qui fait courir le Tout-Paris. Nommé en 1808 à Charenton, ces loufoqueries ne sont pas du goût du Docteur Royer-Collard qui les fait cesser dès son arrivée.

C’est à ce moment que commence la pièce Quills du dramaturge américain Doug Wright mise en scène par deux artistes québécois de talent, Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier. Écrite dans les États Unis de la fin des années 90, la pièce naît dans un contexte de retour de la droite au pouvoir, marqué par la volonté d’un politiquement correct moralisateur. Doug Whig se sert de la figure de Sade pour dénoncer l’atteinte à la liberté et la présence d’une censure qui présuppose les faits et extrapole la réalité.

Au nom de la bonne morale française

La première scène de Quills prend place dans l’élégant bureau du médecin de l’asile de Charenton. Le plus célèbre pensionnaire de cet établissement tranquille est aussi celui qui pose le plus de problèmes, en dépit de la surveillance dont il fait l’objet. Blasphématoires, étalant une sexualité débridée, imaginant des récits d’orgies et de sévices, ses écrits scandaleux circulent hors de l’hospice. Tous deux fascinés pour des raisons différentes par ce prisonnier hors normes, l’abbé de Coulmier et le Docteur Royer-Collard deviennent alors les deux figures de la censure imposée par la bonne société. Le premier, en bon chrétien croit pouvoir réhabiliter cet homme, le second est intraitable et multiplie les censures pour le faire taire, selon un crescendo qui va de la suppression du confort de sa cellule à celle des livres, du papier et des plumes pour écrire.

Inspirée des petites horloges allemandes qui représentent une foule de saynètes dans un tout petit espace, la scénographie élégante renvoie avec ses jeux de miroirs à un hors scène mystérieux, labyrinthique dans lequel évoluent les aliénés et où se racontent de bouche à oreille, voire s’expérimentent les récits licencieux du marquis.

Au cœur d’une équipe de six comédiens, Lepage interprète le rôle de Sade avec insolence. Totalement nu une grande partie de la pièce, il rend le personnage émouvant et d’une force constituée par cette fragilité physique qui le débarrasse de toute contrainte. La fin de la pièce nous installe, dans une sorte de dialogue avec la mort, au cours d’une orgie fantasmée qui abolit les contours de l’espace et conduit à un paroxysme où folie et normalité se confondent et se répondent.

Sade, à la fin de la pièce de Whig, est porteur de sa seule parole. Ici, au-delà de ses récits immoraux, il dénonce l’hypocrisie, la déraison et les faux semblants d’une société qui le condamne. Sa conduite totalement subversive devient la métaphore d’une liberté censurée qui questionne jusqu’à la folie la responsabilité de l’artiste au sein de son époque et remet en question les repères d’une morale en perpétuelle mutation. Dérangeant, troublant, choquant même, un spectacle à l’amoralité crue et qui ne laisse pas indifférent.

Quills
De Doug Wright
Traduction : Jean-Pierre Cloutier
Mise en scène & Espace Scénique :
Jean-Pierre Cloutier & Robert Lepage
Collaboration à la scénographie Christian Fontaine
Assistante à la mise en scène : Adèle Saint-Amand
Avec Pierre-Yves Cardinal, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin, Pierre Lebeau, Robert Lepage,
Lumières : Lucie Bazzo
Environnement sonore : Antoine Bédard
Costumes : Sébastien Dionne
Spectacle à partir de 16 ans
Durée : 2h20
Crédit photo: Stéphane Bourgeois

Vu au Théâtre de la Colline

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  1. Dany Toubiana, thank you for this post. Its very inspiring.

    ecrowe / Répondre

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