Théâtrorama

Quai Ouest à la Tempête

Une obscurité totale peuplée de frémissements, de bruissements, de cris, d’aboiements de chiens et de frôlements. Un mur ? Une maison ? Durant les vingt premières minutes, le Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Philippe Baronnet, met le spectateur en alerte alors que s’échangent dans le noir les premières répliques entre un homme et une femme perdus dans cet endroit qu’il leur faut traverser. Dans les quelques trous de lumière, le lieu laisse entrevoir des planches, des meubles abandonnés, des détritus qui jonchent le sol…

Homme d’affaires ruiné, Maurice Koch est arrivé ici en Jaguar, avec sa secrétaire… Sur les quais de cette ville portuaire, il est là pour se donner la mort…Mais dans ce hangar que le couple est obligé de traverser vit une famille d’immigrés : père à demi détruit par la guerre, mère venue d’un pays lointain qu’elle évoque avec nostalgie, et leurs enfants : Charles, qui n’a qu’un rêve, traverser le fleuve et trouver un emploi et Claire, la plus jeune, que son frère n’hésite pas à marchander… Comme déposés là aussi, Fak, malin comme un singe, un garçon de 22 ans qui saute de combine en combine, et un homme sans paroles, Abad, le Noir, dont on ne prononce pas le nom et qu’on a pris l’habitude de désigner sous le sobriquet de Noiraud ou Morricaud …

Quai Ouest mis en scène par Philippe Baronnet

Le deal comme mode de vie

Échanger, bluffer, marchander, faire chanter…Dans ce monde à l’écart, la relation de base est le commerce sans échange réel, où le plus fort règne en maître. Ici on vend sa sœur contre des clés de voiture, on marchande tout y compris les sentiments ou l’amitié. Question de survie, arrogance de l’argent « il n’y a pas de tendresse dans le commerce » affirme Koltès.

La mise en scène de Baronnet joue sur cette matière inépuisable pour diriger les acteurs. Opposant le désespoir le plus radical à l’humour le plus noir, la présence de Koch et de son argent relance la dynamique des transactions : droit de vivre, droit de mourir, tout se monnaie dans le hangar. Koch et sa secrétaire appartiennent au monde du haut, de l’autre côté de la ville, alors que les habitants du hangar vivent dans la crasse de celui du bas. Ces deux mondes n’auraient jamais dû se rencontrer. Se dégage alors ce que Koltès nomme « le ballotement de l’homme par l’histoire » à travers la violence sociale, les rapports de domination, le racisme et surtout l’arrogance que donne le pouvoir de l’argent.

Avec une grande finesse d’interprétation et une direction des acteurs qui joue sur l’opposition entre ce qui se dit sur le plateau et les non dits qui émergent du silence et du noir où on ne sait qui fait quoi ou quel est le sens réel des mots prononcés. Marché de dupes, Le choc brutal d’une misère palpable et l’incongruité des échanges proposés à la fois drôle et tragiques. La nuit semble être la seule protection des rêves et des illusions. Usant du détour, jouant sur l’étrangeté et l’inquiétant, chaque personnage ne révèle jamais ses véritables motivations.

« On est mal nés et c’est tout… »

Au-delà de l’intrigue, il y a la langue de Koltès avec ses grands monologues éminemment théâtraux et des situations qui ont tout à voir avec le cinéma d’action. Lucas Delachaux propose un traitement cinématographique de la lumière qui intensifie les noirs et découpe au scalpel la moindre silhouette.

Ce lieu unique qui évoque un traitement classique de l’espace ressemble en fait à une boîte à plusieurs fonds qui joue sur l’extérieur, l’intérieur, le côté, le proche ou le lointain, répondant en cela à l’histoire lacunaire de personnages qui font semblant de s’expliquer sans réellement donner de réponses aux questions posées… Philippe Baronnet fait de la figure d’Abad (le danseur Marc Veh), le pivot de sa mise en scène. Méprisé parce qu’il est noir, son silence assourdissant fait résonner les contradictions. Imprévisible, inquiétant, celui-ci devient le porteur de la violence donnée et reçue qui régit les rapports entre les races, les sexes et les générations. Les autres personnages incarnés par des comédiens magnifiques, physiquement mis en danger par un plateau semé d’embûches, livrent une parole incandescente, d’une urgence désespérée et sans illusions.

 » J’ai seulement envie de raconter avec les mots les plus simples (…) un bout de notre monde et qui appartienne à tous » disait Koltès. L’intrigue de Quai ouest se charge de toutes sortes de références : Shakespeare, Conrad ou encore Jarmusch. Trente ans plus tard, la poésie de cette langue subversive, prophétique et politiquement incorrecte résonne encore de façon inouie et continue de raconter notre monde.

 

Quai Ouest
De Bernard -Marie Koltès
Les éditions de minuit
Mise en scène : Philippe Baronnet
Avec Louise Grinberg, Félix Kysyl, Marc Lamigeon, Julien Muller en alternance avec Erwan Daouphars,
Marie-Cécile Ouakil, Teresa Ovidio, Vincent Schmitt , Marc Veh
Dramaturgie : Marie-Cécile Ouakil
Scénographie : Estelle Gautier
Lumières : Lucas Delachaux
Son : Julien Lafosse
Costumes : Irène Bernaud assistée de Hortense Gayrard
Crédit photos : Victor Tonelli
Durée : 2 h 50 (avec entracte)

Jusqu’au 15 Avril au Théâtre de la Tempête

Tournée
19 Avril : Le Préau CDN Normandie-Vire
17 et 18 Octobre : La Comédie de Caen
22 Novembre : Dieppe Scène Nationale
Novembre : CDN de Normandie-Rouen (en cours)

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