Théâtrorama

Un lycée près de Manchester, comme n’importe quel autre microcosme. Des ados, comme n’importe quels autres, qui se croisent et échangent devant les panneaux d’informations, dans la bibliothèque, le réfectoire, les salles de cours. Un micro et une caméra qui ne les lâchent pas, fauchent leurs conversations par bribes et leurs visages par profils serrés. Fin novembre, leçon d’anglais qu’ils suivent distraits, et ces lignes du « De Profundis » d’Oscar Wilde qui sont déjà les leurs : « Terrible as was what the world did to me, what I did to myself was far more terrible still. »

Au centre du projet, la question du temps, déjà abordée à différentes reprises dans le travail de Cyril Teste. Un temps brut, qui s’expose plus qu’il ne demande à être interprété, fait d’une accumulation de « moments volés au réel ». Et ce rapport entre le temps et l’image, qui se trouve elle aussi débarrassée de toute forme de représentation et d’illusion. Micro et caméra sur la scène se fondent au décor et suivent les comédiens qui les tiennent eux-mêmes d’un lieu à l’autre, devenant des personnages à part entière. La recherche est celle d’une sobriété et d’une authenticité, tant dans la forme que dans le jeu.

Pour les quatorze comédiens de l’École du Nord, il s’agit « d’apprendre à s’effacer, à rester incomplets pour que l’image et le texte puissent trouver leur place sur le plateau. » Un plateau, donc, pour toute planche de théâtre, est mis au service d’une « performance filmique » qui suit rigoureusement les codes d’une charte de création inspirée du « Dogme95 » de Lars von Trier et Thomas Vinterberg, ici appliqué du cinéma au théâtre. Entre autres règles, celle du temps du film qui devra correspondre exactement à celui du tournage. Ce temps donné dans toute son immédiateté – ce « temps immuable de souffrance » que Simon Stephens emprunte à un Oscar Wilde emprisonné, et qui agit également dans « Punk Rock » à horizon clos.

D’une prison à l’autre
Trois espaces séparés par deux cloisons ; ils passent du centre « hermétique » (la bibliothèque où « on les enferme pour ne pas qu’ils s’échappent ») aux extrémités sombres par brouhaha et chuchotements, de l’imperceptible de bavardages à leurs visages, et instants, soudain saisis. Ce qu’ils se disent ne diffère en rien de banales parlotes entre lycéens à de légers badinages. Une matinée, début novembre, l’événement dominant vient de l’arrivée d’une petite nouvelle, Lilly, fille d’une nouvelle tête de l’université, « dont il faut prendre soin ». Autour d’elle, des figures émergent par à coups, stéréotypées, du « chien savant » à celui qui est mis à l’écart, du moqueur au moqué, de la jalouse au convoité. Tous ados « normaux », « détestant les gens normaux ».

De novembre à décembre défilent les heures précises d’une saison froide où affleurent par séquences nonchalance et violences psychologique et physique. Dans le réfectoire, les discussions tournent autour de la crise cardiaque d’un professeur. Dans les couloirs, on prend l’original pour bouc émissaire. Durant la fête de fin d’année, l’alcool délie les langues et on parle de mort entre deux selfies. Dans les salles de cours, deux lycéens font surgir du noir leur vision d’apocalypse. Ils le savent, tous « pourraient faire quelque chose de vraiment extraordinaire », mais tous logent l’intuition de drames en eux.

William, que l’on a fini d’écouter, ne sachant plus distinguer le faux du vrai dans ses histoires, murmure puis crie son sentiment de solitude, puis d’abandon. Un soir de décembre, il préviendra simplement Lilly ne « ne pas venir au lycée le lendemain ». La tragédie qui n’épargnera finalement personne s’apercevra dans l’œil d’une caméra de surveillance. Et ne trouvera aucune distance ni explication lorsque la parole reviendra, dans une cellule psychologique à la nouvelle perspective barrée.

Punk Rock
D’après la pièce de Simon Stephens, mise en scène par Cyril Teste
Avec les 14 comédiens issus de la promotions 2014-2015 de l’École du Nord
Chef opérateur : Nicolas Doremus
Assistant à la mise en scène : Victor Guillemot
Régie vidéo et plateau : Saïd Azni
Régie son : Arnaud Pouzin
Création et régie lumière : Bernard Plançon
Cadreurs, perchistes, et assistants de régie vidéo : les comédiens
Photo © Simon Gosselin
Au Théâtre de l’Aquarium / Cartoucherie de Vincennes dans le cadre du festival des Écoles du théâtre public, du 18 au 28 juin 2015

 

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