Théâtrorama

Il est évident que sans les textes d’Adorno, Badiou, Deleuze Baudrillard, Pasolini et les autres, le spectacle ne pourrait exister. Cependant, il fallait de l’audace et une imagination certaine pour les faire exister en tant que pièce de théâtre avec personnages, scénographie, lumières… En créant le  » Projet Luciole », c’est le pari tenu et gagné par Nicolas Truong en collaboration avec les comédiens Nicolas Bouchaud et Judith Henry.

Avec cet objet scénique, les trois compères souhaitent inventer un théâtre philosophique dont le personnage principal serait la pensée critique. Elle peut avoir aussi les jolis yeux d’une femme ou prendre le physique d’un homme aux cheveux en pétard. Les deux comédiens imaginent une histoire d’amour, mais ils auraient très bien pu choisir un autre fil rouge. La fable ne fait rien à l’affaire. De fait, quatre histoires entremêlées dessinent un schéma narratif au spectacle avec pour base « quatre principales critiques formulées à l’égard de la modernité : la critique catastrophique (de Pasolini à Agamben), la critique déconstructionniste (de Heidegger à Derrida), la critique rationaliste (Badiou, Bouveresse) et la critique démocratique (Castoriadis, Rancière) ». De plus, la pensée philosophique a du poids, surtout lorsque les livres qui la contiennent sont jetés des cintres et vous tombent dessus avec fracas !

Une pensée incarnée
Ici le corps des comédiens se fait « support » flottant pour incarner la pensée. De ces textes profonds et engagés, ils font leur miel pour nous dire une histoire qui parle aussi d’art, d’amour, d’humour et de politique. La pièce commence avec le texte de Pier Paolo Pasolini qui nous raconte son émerveillement face aux lucioles de la campagne romaine qui illuminaient ses rencontres avec amis ou amants et qui ont disparu en raison de la pollution lumineuse ou atmosphérique des villes.

Filant la métaphore le « Projet Luciole » donne corps et voix à certaines textes de la pensée critique pour lui éviter de tomber dans l’oubli et « réenchanter » notre quotidien. Incarnant les mots des philosophes des années 70-80, les deux acteurs soulignent, en creux, l’arrogance du consensus sans aspérité de notre société qui a tendance à confondre pensée et spectacle de la pensée. L’exercice est osé et il aurait pu tourner à la prétention ou au soliloque. C’était sans compter avec la finesse et l’humour des comédiens qui, avec humilité, disparaissent derrière les textes de chaque philosophe dont ils rendent compte. Dans une scénographie composée de la matière même des livres et des papiers, prenant les textes à bras le corps, ils dialoguent, flirtent, se disputent, jouent, se réconcilient ou ironisent, utilisant les mots des philosophes comme une partition, sans jamais tomber dans le naturalisme ou le démonstratif.

Chaque séquence suggère des pistes, ouvre le sens, les mots s’échappent des livres, et portés par la voix des comédiens, quittent le cercle fermé des universités pour féconder à nouveau la cité et -éventuellement – le discours des hommes. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament  » conclut le spectacle. Pourtant, devant une salle pleine qui applaudit à tout rompre cet exercice réjouissant de philosophie, on ressort moins désespéré de notre monde. Il faut certes faire un effort, alors tant pis et dommage pour ceux qui sont fatigués !

Projet Luciole
Théâtre Philosophique
Conception & Mise en scène : Nicolas Truong
Scénographie : Élise Capdenat et Pia de Compiègne
Lumière : Philippe Berthomé
Avec : Nicolas Bouchaud, Judith Henry
Crédit photo : Pascal Gely
Du 4 au 22 novembre au Monfort Théâtre
Du mardi au samedi à 19h30 

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