Théâtrorama

Elle écrit « Noire ! » en blanc sur une carte d’Afrique couleur ébène. Son ailleurs à elle, ses racines proches et lointaines. Elle arrive le corps caché sous des couches de vêtements clairs, et le crâne en secret sous les perruques qu’elle vend. Poppy se camouffle souvent derrière son grand miroir opaque, et quand elle s’éclipse du reflet, c’est pour mettre les autres en lumière et elle-même à nu, se dérober pour mieux se libérer.

Lorsque Christian Hahn la présente, il parle de Poppy comme on parlait de Lolita avant elle, faisant rouler les « p » de son prénom et dérouler les plis de sa peau, insufflant déjà à son texte et à cette femme-enfant qu’il place seule sur scène une présence, et pas seulement une apparence. Poppy cherche en elle et en ses racines un spot sous lequel briller, et son éclat passe tout d’abord par le phrasé très cadencé qu’elle donne à la langue – presque une danse tribale, engagée. La sienne, et celle qu’elle emprunte aux autres.

Car Poppy, vendeuse de perruques ethniques, a mille visages sous ses faux cheveux lisses ou frisés. Elle ne sort jamais de sa boutique, mais elle tourne et retourne sans cesse dans son passé et dans son imaginaire pour s’évader. Elle est ainsi Sarah, son amie d’enfance blanche avec laquelle elle rejouait petite des scènes d’« Autant en emporte le vent ». Elle est sa mère à qui elle offre contre tout silence sa voix tambourinant les syllabes et les lettres. Elle est la réponse vivante aux questions dérangeantes de ses clientes et de leurs filles. Elle devient alors aussi Aimé Césaire scandant « l’unité première de la négritude », ou Joséphine Baker, mais sans bananes accrochées à sa ceinture. Elle s’imagine enfin Rosa Parks, Angela Davis, Michael Jackson, Oprah Winfrey et Martin Luther King. Mais elle ne sera jamais Miss Black ou une Barbie noire. Plutôt un être de chair qu’une poupée.

La palette de Poppy
La peau de Poppy est faite d’une soie fragile et secrète. Quand elle parle et se balance, elle tend ses paumes vers ceux qui l’écoutent et la regardent, les paumes blanches de ses mains noires. Elle extrait ses histoires et ses gestes de l’ombre, raconte comment elle ressent « le blanc au creux d’elle », et comment certains noirs rêvent d’autres couleurs, devenir « café au lait », lorgner côté « cacao », couler en « caramel » jusqu’à « se décaper jusqu’à l’os ». Elle étale aussi entre humour et gravité les teintes sur la palette familiale, de son frère quasi blanc refusant d’aller au soleil jusqu’à ses sœurs plus noires que noires. Et elle demeure au centre de la toile, peignant des tableaux en nuances de gris, et fermant les yeux aux évocations des « black bodies » de Billie Holiday.

Le miroir que Christian Hahn place devant Nadine Zadi, Poppy tantôt drôle, tantôt solennelle, est riche de mille échos et de mille reflets. Il accueille un visage qui ne choisit pas et qui joue de tous les tons dont il est composé. Peu à peu, revenant en filigrane sur des siècles d’histoires personnelle et collective, de l’Afrique au Nord de l’Amérique, jusqu’au petit cercle qu’elle trace et retrace derrière la vitrine de sa simple boutique, Poppy se déshabille, ôte les strates d’habits qui lui servaient de protection, ses perruques bariolées et ses ballerines couleur crème, comme pour reprendre racine et pour retrouver sous ses pieds le relief de ses terres, mélange d’« ailleurs » et d’« ici ».

Noire !
Texte et mise en scène de Christian Hahn
Avec Nadine Zadi
Sons & lumières de Raphaël Siefert
Costumes de Mechthild Freyburger
Scénographie de Claude Jreige et Nathalie Schroll
Chorégraphie de Yannick Deldy
Crédit Photo Compagnie P.A.D
À la Manufacture des Abbesses du 20 août au 1er novembre 2015

 

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