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Pompon Voltaire, dialogues philosophiques

Pompon Voltaire d’Yvan Varco au Studio HébertotPompon Voltaire – Elle avait un sobriquet tout approprié, Madame du Châtelet. Mais s’il ne lui avait pas été donné par l’une des plus étincelantes des lumières, il est fort à parier que cette dame de très grand caractère ne l’aurait sans doute pas apprécié. Pour Voltaire, Émilie était Pompon, le nez ne se levant jamais longtemps de la pomme de Newton, l’attitude de la Pompadour pour réputation. Mutine, la muse du philosophe, avec lequel elle partagea quinze années, n’en était pas moins aussi savante que libérée. Au Studio Hébertot, Yvan Varco redonne toute sa flamboyance à cet esprit vif, féministe avant l’heure, amoureuse des belles lettres et avide de bonheur.

D’un côté, la pupille flapie d’un homme quelque peu rabougri, serré dans ses habits cendrés, la chevelure argentée, le discours encore clair mais, de libido, plus guère. De l’autre côté, une tout autre nature, de celles qui jaillissent comme des volcans et qui exultent, cravache à la main même sans monture, veste d’un cuir grenat, tempérament, boucles, bottes et joues écarlates. Ces deux figures du XVIIIe siècle, un philosophe et celle qui semblerait être son inspiratrice – à moins que les rôles ne finissent par s’inverser – parlent passions et espérances, échangent litotes polissonnes et narquoises métaphores. Entre eux, il ne s’agira de rien d’autre que d’amour, chaste par la force élimée du premier, et auquel la seconde ajouterait bien une pincée de pétulance charnelle. Mais contre tout désir sensuel, le vieux Voltaire oppose à sa Pompon survoltée la pointe de sa plume de penseur – ou, au choix, le goût tout moelleux d’une praline ou d’une guimauve à sucer.

Pompon Voltaire d’Yvan Varco au Studio HébertotPompon Voltaire – Le couple en apparence bien mal assorti – l’un couleur terre, l’autre couleur chair – se révèle au contraire tout à fait complémentaire. Sur scène, ils égrainent les formules et distillent au compte-gouttes l’essentiel de théories sur le bonheur, puisant dans leur conversation de quoi nourrir et refléter tout un siècle de pensées tant philosophiques que politiques, voire religieuses. Intarissables représentants, parfois même avant-gardistes, « lumières parmi les Lumières », Voltaire et Émilie du Châtelet empruntent sans cesse au génie de l’un pour régaler et rassasier la curiosité de l’autre. Mais il reste donc un domaine que Voltaire s’évertue à ne pas vouloir ou pouvoir combler et, aussi ardent soit-il, le vétéran passe son temps à « cultiver son goût de l’étude » plutôt que ne pénétrer un tout autre jardin.

Pompon Voltaire – Joutes éclairées et éclairantes

Admiratrice de la métaphysique de Leibniz, anticartésienne farouche, celle pour qui « la liberté de philosopher est aussi nécessaire que la liberté de conscience » était décrite par beaucoup comme une exaltée qu’il convenait de ne pas trop fréquenter. Dans l’introduction au « Discours sur le bonheur » qu’elle a laissé à la postérité, Robert Mauzi la décrit comme ayant été la « protectrice incessante » de Voltaire, veilleuse de lumière vive qu’elle savait mieux que quiconque attiser. Elle a quitté mari et enfants pour le philosophe, qu’elle souhaitait « sauver de lui-même », prenant le plus grand soin de sa santé et s’enquérant de ses déplacements, l’encourageant dans ses écrits et réveillant sa sagacité. Face au sourire ironique de Voltaire, homme bien ancré dans son temps, elle défend des idées féministes et en emprunte même quelques-unes à Rousseau, appelant de ses vœux « une société sans caste ni classe, où l’on peut conjuguer à l’infini le verbe aimer sans crainte de perversion ».

Yvan Varco, qui prête des traits furtifs au mari esseulé d’Emilie avant d’endosser le costume gris du philosophe, puise à foison dans les écrits d’une Madame qu’Anne Deleuze incarne avec délectation. Par un jeu de vases communicants qu’éclaire la mise en scène d’Anne Bourgeois, tandis qu’elle nourrit ses maximes, lui remplit sa pensée et, au fur et à mesure des échanges, chacun prend la place – physique, cette fois – de l’autre, sur canapé ou face à une page blanche à annoter. Si, pour Voltaire, « un beau discours vaut toutes les caresses du monde », la joute, qui tient tantôt du plus doux des libertinages, tantôt du plus piquant des duels, titille brillamment l’intellect et place Pompon et Voltaire au recto et au verso d’une seule et unique carte, pourvu qu’elle soit tendre.

Pompon Voltaire
De Yvan Varco
Mise en scène : Anne Bourgeois
Avec Anne Deleuze et Yvan Varco
Scénographie : Sophie Jacob
Lumières : Laurent Béal
Costumes : Corinne Pagé
Son : Jacques Cassard
Crédit Photo : Patrick Courtois
Durée : 1h15

Au Studio Hébertot du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h

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