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La Voix humaine de Jean Cocteau

La Voix humaine de Jean Cocteau au Théâtre de PocheJean Cocteau – La Voix humaine – soit l’acte unique d’un corps de femme vibrant comme un instrument, soit un dialogue dramatique qui se tisse dans le silence, l’attente, et dans la suspension de syllabes, de notes et de temps. Jean Cocteau ne donne pas de nom à cette femme qui chante ; elle n’a pas non plus de lieu, sauf le sombre entre-deux d’une antichambre que le poète dit « mortuaire ». Elle n’existerait alors peut-être même pas, mais elle se révèle pourtant tout entière, criante par la seule puissance de son souffle réclamant le souffle de l’autre, désespérément.

Il faut imaginer l’autre, ailleurs, son visage d’homme et ses mots aveugles à l’autre bout du fil, comme un bruit de ressacs évanescent pour toujours enfermé dans un coquillage. Et il faut la voir, elle, là, appelant et rappelant non pas le vide ni même l’absence, mais l’air invisible qui lui manque pour respirer. À chaque nouvelle tentative de se relier à la voix de celui qui l’a déjà quittée, une femme perd peu à peu son propre souffle, suffoque, s’étrangle. Peu avant, un double d’elle-même s’était présenté dans un même intérieur, une autre femme moulée dans une longue robe rouge, le cou redessiné par les plumes d’un boa et les mains gantées de pourpre. C’était la « Dame de Monte Carlo », amante d’une Méditerranée mythologique, Eurydice déjà morte au pays des vivants. En ombre, elle répétait « Monte Carlo » en insistant sur la première consonne et sur l’ultime voyelle, nommant ou provoquant déjà la « mort ».

Elle a quitté son regard un peu espiègle pour un œil humide et droit, et sa robe de soirée pour un déshabillé de soie blanc caché par une veste en velours noire. Elle n’est plus la dame de Monte Carlo. Ou plutôt, elle serait ce qu’il en reste : une « voix humaine » pendue à un fil de combiné, vulnérable à l’instant de courtes réponses réduites à des onomatopées, des « oui », des « non », des « allo » et des « chéri », suprême dès lors qu’elle se met à résonner, puis à nouveau tragique quand elle se fait son propre écho. Entre ses doigts, elle fait lentement glisser un fil que Jean Cocteau a souhaité « méandreux ». C’est un lien fallacieux et illusoire qui opacifie la présence de cet autre que l’on n’entendra jamais, l’enténébrant elle-même jusqu’à la colère et à la folie. Car à l’autre bout pend un combiné qui a tout d’une arme de poing.

« les yeux à la place des oreilles »

La Voix humaine de Jean CocteauLe drame de Jean Cocteau tient dans cet autre impossible à actualiser et à faire apparaître, tout entier formé par l’absence même. Pour se raccrocher à des indices de réel, la femme, poignante Caroline Casadesus, convoque alors des éléments qu’ils ont eus, ou qu’ils pourraient avoir, en partage. Un passé commun se peint dans un dialogue piano / voix et dans le souvenir de dates qu’elle connaît « par cœur » : un dimanche à Versailles, un « mardi vingt-sept ». Un futur cherche à poindre dans l’évocation de quelques jours dans une maison de campagne, d’un horizon marseillais… Mais au présent, elle n’a que « ses yeux à la place des oreilles », contraints d’imaginer un vide en train de rire, tragique et macabre, presque une oraison funèbre faite de toutes ces choses qui se mettent soudain à ne plus exister, ou à exister ailleurs, dans un lieu « qui fait moins mal ».

C’est dans un espace intermédiaire, ici au sous-sol du théâtre de Poche-Montparnasse pour l’occasion transformé en salle rouge et noire éclairée à la bougie, que les fils se rompent et que « cela coupe » sans cesse, la communication comme pour suggérer les veines de l’esseulée. Ce qu’elle tente de matérialiser ne pourra être que trompe-l’œil, dans une grotte sans reflet ni ombre. La femme rêve alors de ce qui est, et son faux réveil la rend à la fois légère et froide : la privant de l’autre, il la prive d’air.

Se taisant, raccrochant, l’interlocuteur se mue en assassin fabriqué et de fait, fictif. Car, Parque d’elle-même, c’est bien de sa seule main que naîtra le dernier coup, faisant chuter « sans trace ni bruit », c’est-à-dire sans témoin, le téléphone. Allongée dans une chambre ou debout sur une rive, c’est elle qui brise tout lien, pour métaphoriquement embarquer vers l’autre bord. Ce qui lui reste alors dans sa gorge est ce lieu où l’art de Cocteau se loge, et où celui de Poulenc à la partition s’intercale : l’interstice d’un appel puissant et un fil, un simple câble téléphonique, comme un filet immuable de voix humaine.

La Voix humaine
Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc, d’après la pièce de Jean Cocteau
Précédée par La Dame de Monte Carlo
Mise en scène : Juliette Mailhé
Avec Caroline Casadesus
Piano : Jean-Christophe Rigaud
Crédit Photo : François Manceaux
Au théâtre de Poche-Montparnasse du 30 mai au 11 juillet 2016, tous les lundis à 20h30

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