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Au plus noir de la nuit – Adaptation et Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel

Au plus noir de la nuit - Adaptation et Mise en scène : Nelson-Rafaell MadelIl est noir. Elle est blanche. Dans n’importe quel pays, ce serait juste une constatation, mais dans l’Afrique du Sud des années 70, c’est considéré comme un délit passible d’une peine de prison. Si la relation est librement consentie et même revendiquée par les intéressés, cela devient une revendication politique qui relève de la subversion. Si avant 1948, les mariages interraciaux étaient seulement mal vus, si les bus, les plages, les trains étaient ouverts à tous, à partir de 1948, dans un souci tardif et ridicule de pureté de la race blanche, les noirs ou les « colorés » ne sont plus autorisés à voyager, à nager ou à aller au théâtre avec les blancs. Jusqu’en 1991, tout dans le pays, du lieu d’habitation à la nature de son travail, tombe sous le coup de la loi de l’apartheid y compris dans les relations des plus intimes.

Né dans une famille afrikaner et descendant de colons blancs, André Brink, après un temps passé en Europe, revient dans son pays car dit-il, « ce n’est qu’en restant sur place qu’on est sûr que le système peut être dévoilé, contré et finalement détruit ». Il devient écrivain et écrit « Au plus noir de la nuit » en 1974. L’oeuvre est censurée à sa parution et son auteur menacé

Nelson -Rafaell Madel l’adapte ici pour le théâtre et en donne une mise en scène où la parole surgit du mouvement. Menée tambour battant par une troupe bouillonnante, Madel nous emmène au-delà de l’histoire personnelle de Joseph Malan et Jessica et raconte l’épopée de tout un pays.

Savoir qui on est…

Lorsque Joseph Malan le noir et Jessica Thompson, la blanche, tombent amoureux l’un de l’autre, ils savent qu’ils commettent un délit et qu’ils doivent se fondre au plus noir de la nuit pour vivre leur histoire. Lorsqu’on découvre la jeune femme assassinée, Malan est dénoncé, accusé et jeté en prison. Dans la cellule où il attend le procès qui le mènera à la mort, Joseph écrit, se souvient et s’interroge…

Au plus noir de la nuit - Adaptation et Mise en scène : Nelson-Rafaell MadelEn évoquant sa mère Sophie, il convoque tous les siens : son grand père lapidé par la foule, son père Jacob qui lui a légué son côté artiste. Car en Afrique du Sud, à l’époque de l’apartheid être noir, revient à devenir le porteur de la mémoire de tous ses ancêtres pour continuer d’exister. Savoir qui on est permet de lutter contre l’effacement social. Malan se souvient de ses années d’enfance et des jeux partagés avec les enfants du baas, le patron blanc qui lui ouvre les portes du savoir en l’envoyant à l’école. Il se souvient de Londres où perdu dans la capitale embrumée, il devient un comédien reconnu et découvre qu’ici blancs et noirs ont le droit de coexister quitte à oublier ce qu’ils sont et à se perdre.
Nelson- Rafaell Madel construit sa pièce autour de Joseph et de ses souvenirs. Il entrelace les épisodes de sa vie et crée un théâtre dans le théâtre : des scènes jouées par la troupe que Joseph a constituée à son retour en Afrique du Sud dénoncent frontalement ou métaphoriquement la situation dans le pays. De dialogues ciselés en envolées lyriques, les événements suivent le fil de la mémoire. Ils s’imbriquent tantôt dans l’incarnation de personnages qui dialoguent, tantôt selon une forme chorale qui crée un récit à plusieurs voix.

Le mouvement des corps, le rythme des voix font de la dernière nuit de Joseph une épopée entre parole et mouvement, entre récit et chant. Imaginaires ou réels les personnages prennent corps pour raconter l’exil géographique ou intérieur, l’injustice, l’inégalité et l’interdiction d’aimer tout en luttant pour ne pas haïr.
Autour de ce jeune metteur en scène talentueux et rigoureux dans ses choix dramaturgiques et sa direction d’acteurs, il faut souligner l’engagement physique et le jeu nuancé et attentif de chaque comédien : Mexianu Medenou (Joseh Malan) porte le spectacle dans une palette de jeu variée qui couvre tous les registres. Face à lui, Claire Pouderoux tout en douceur et en conviction joue le rôle de Jessica, Ulrich N’Toyo, Karine Pédurand, Gilles Nicolas et Adrien-Bernard Brunel tour à tour, drôles ou émouvants forment le choeur d’une Afrique du Sud en proie à ses forces et ses contradictions.

Quelle fatalité héréditaire a lié son père, son aïeul et les générations d’avant ? Quelle fatalité l’oblige à mettre ses pas dans les leurs alors que son corps est la seule chose qui lui appartienne encore, s’interroge Joseph au fond de sa cellule ? Pour les plus jeunes, la ségrégation en Afrique du Sud appartient à l’Histoire. En s’emparant de la question Nelson Rafaell Madel et sa troupe de comédiens relancent le questionnement. À un moment où la montée des nationalismes stigmatisent les uns ou les autres, ils affirment la nécessité de rechercher et d’atteindre l’autre à travers ce qui fait « homme en lui », selon la jolie formule de Sony Labou Tansi, un autre écrivain africain.

Au plus noir de la nuit
D’après Looking on darkness de André Brink
Adaptation et Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel
Avec Adrien Bernard-Brunel, Mexianu Medenou, Gilles Nicolas, Ulrich N’toyo, Karine Pédurand, Claire Pouderoux
Dramaturgie : Marie Ballet
Chorégraphie : Jean-Hugues Mirédin
Scénographie et lumières : Lucie Joliot
Costumes : Alvie Bitémo, Emmanuelle Ramu
Musique : Yiannis Plastiras
Son : Pierre Tanguy
Assistanat à la mise en scène : Astrid Mercier
Crédit photos : Léna Roche
Durée : 2h

Jusqu’au 21 octobre, du mardi au samedi 20 h 30- Dimanche 16 h 30, au Théâtre de la Tempête

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