Théâtrorama

Du pouvoir des nantis à la pseudo- sagesse des pauvres 

On oublie souvent que la ploutocratie, le pouvoir aux nantis, a pour origine un dieu de grec. Il s’agit de Ploutos, dieu de l’argent à qui Aristophane, le grand poète comique de l’Antiquité, a même consacré une pièce il y a 2400 ans.  “Alors ? Quoi de neuf ?” – “Eh bien, rien, mon cher Aristophane ! Nous sommes toujours aux prises avec l’argent, la morale, la justice et avec cette éternelle question : Comment redistribuer équitablement les richesses, même si à notre époque l’argent devient virtuel ? 

Après “Orchestre Titanic”, Olivier Cruveiller et Philippe Lanton se retrouvent à nouveau pour créer “Ploutos, l’argent dieu”. Le premier adapte dans notre contexte, le texte d’Aristophane et joue dans la pièce, le second en assure la mise en scène.

De l’allégresse au chaos

Sur cette île qui regorge d’or, d’argent, de pierres précieuses, apparemment les habitants sont d’une grande sagesse. Peu impressionnés par ces richesses qui n’ont aucune valeur à leurs yeux, ils vaquent à leurs occupations transforment l’argent en chaînes ou l’or en colliers pour leurs prisonniers ou en pots de chambre…Jusqu’au jour où ils rencontrent Ploutos, le dieu de l’ argent, rendu aveugle par Zeus, le roi des dieux. Celui-ci veut éviter que Ploutos ne menace son pouvoir en permettant à tous les hommes de devenir riches. C’est ainsi que les biens distribués reviennent essentiellement aux nantis, aux malins et aux malhonnêtes jusqu’à ce que Chrémyle, un honnête citoyen, propose à Ploutos, sur les conseils de l’oracle d’Apollon, de recouvrer la vue. En échange, il enrichira les plus nécessiteux et les plus honnêtes des citoyens. La Pauvreté vient mettre son grain de sel et prédit à Chrémyle et à son esclave Carion la déstabilisation du système politique, économique et social jusqu’à l’effondrement. 

Car alors qui accomplira les basses tâches ? À quoi sert la richesse, si elle est donnée d’office à des gens qui ne savent pas s’en servir ? En perdant leur statut de privilégiés, un sycophante (un délateur au service de l’État), une vieille femme riche qui entretenait un jeune homme et jusqu’aux dieux eux-mêmes, désormais sans offrandes, tous viennent  quémander et revendiquer leur légitimité car “la sottise des hommes ajoute de la valeur à ce qui est rare”.

 Dans une mise en scène qui abolit le quatrième mur, l’adresse des comédiens se fait en permanence en direction du public. Huit spectateurs volontaires assistent au spectacle sur la scène et incluent ainsi la salle, dans l’action qui se déroule sur le plateau. Habillé de bleus de travail, les mortels ressemblent à des ouvriers d’une autre époque. Ploutos, le dieu de l’argent a perdu de sa superbe et apparaît comme un mendiant crasseux et en guenilles.  

La grande salle en pierres du théâtre de l’Épée de Bois, recrée une illusion de théâtre antique avec ses pierres apparentes et ses perspectives qui permettent au regard d’imaginer les espaces invisibles des dieux ou la grandeur de la cité. Comme le ferait le patronat et les syndicats, les négociations entre dieux et mortels sont féroces. Jouant sur le burlesque, le grotesque, prenant de grandes libertés avec le texte, les comédiens interrompent à un moment l’action pour interroger les codes du théâtre, le rapport au public à la façon d’un dossier pédagogique qui fourniraient des explications en marge de la pièce. Passer d’esclave à salarié représente le même labeur sans fin car même avec de l’argent, tout est une question de distance. 

À la fin de la pièce, la foudre de Zeus vient tout balayer et remettre de l’ordre dans le chaos. Ploutos, revient et parle seul dans un monde qu’il ne reconnaît pas, où même l’argent a pris une autre forme, celle de chiffres et de lettres qui défilent sans fin et sans mémoire sur des écrans. Mais dans un monde qui ne se pare plus de mystères, où les dieux ont disparu et où tout semble sous contrôle, qu’est-ce que la raison sans l’imagination ? Qui racontera les forces qui apaisent les tourments ? La pièce n’a rien perdu de son humour, de son insolence et de sa trivialité, dans une ellipse de temps, les mots d’hier nous racontent le monde d’aujourd’hui.

  • Ploutos, l’argent dieu
  • D’après Aristophane
  • Adaptation : Olivier Cruveiller
  • Mise en scène : Philippe Lanton
  • Avec Natalie Akoun , Evelyne Pelletier, Yves Buchin, Olivier Cruveiller, Mathias Jung, Christian Pageault, Nicolas Struve. 
  • Durée : 1 h 40
  • Jusqu’au 26 Janvier 2020 au Théâtre de l’Épee de Bois – Cartoucherie

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