Théâtrorama

Phèdre

« Le cœur de l’homme est un labyrinthe, un reflet du chaos universel ».

C’est ce champ de bataille qu’Élisabeth Chailloux explore en mettant en scène la Phèdre de Sénèque, un texte à la fois lyrique et rocailleux, traversé par la grandeur des dieux et les émotions des humains. La magistrale traduction de Florence Dupont, remarquable par sa clarté et sa simplicité, ouvre les thèmes et les personnages vers une totale modernité.

Il y a tout d’abord la scénographie d’Yves Collet, vieux compagnon de route des Théâtres des Quartiers d’Ivry. Des murs rouges, un sol de terre noire, des colonnes comme des fantômes qui donnent le cadre à une romanité, plus qu’ils n’évoquent la réalité de l’Empire Romain. Il y a de la  » sauvagerie » dans ce décor qui fait écho à l’archaïsme du texte de Sénèque loin de la Phèdre de Racine, à la passion contrôlée par la bienséance du Théâtre Classique.

Phèdre ou la subversion du monde
Dans la Rome de Néron, qui est déjà une  » société du spectacle », la Phèdre de Sénèque est écrite comme une partition poétique en direction « d’acteurs-rois ». Dans cette mise en scène, l’histoire est aussi portée par la parole et l’énergie des corps d’acteurs-conteurs. Les spectateurs ne voient pas ce qu’ils ont sous les yeux, mais ce qu’on leur raconte. On voyage aux confins de l’imaginaire dans « une langue concrète et violente, d’une liberté stupéfiante ». Sénèque nous ramène à la réalité des corps, à l’humide des forêts et à la sécheresse des Enfers, en passant par le minéral des palais, tout en nous faisant voyager à la limite de l’onirique.

Quand la pièce commence, Thésée s’est enfui aux Enfers. Phèdre souffre de cet abandon. Elle ne dort plus et prend toutes sortes de drogues pour échapper à la passion qui la torture. Elle rêve d’Hippolyte, le fils de Thésée, qui a fui dans la forêt. Fils d’une Amazone, au milieu de la nature et de ses compagnons, il vit dans le fantasme de retrouver la pureté des origines en prônant le refus de la procréation des humains qui n’apportent que la guerre et le saccage de la nature.

Les princes, gardiens de l’ordre social, semblent avoir perdu tout sens des réalités et naviguent dans un monde halluciné, possédés par des désirs fous et inaccessibles. Face à eux, le choeur (lumineuse Sara Llorca) commente leurs actes et s’interroge. Passerelle entre les deux mondes, la nourrice de Phèdre(Marie-Sohna Condé) essaie de maintenir un minimum de bon sens.

Le texte maintient les acteurs dans une tension permanente. Il oscille entre le lyrisme qui en appelle aux dieux et le réalisme cru de corps hors de contrôle. Pourtant, la direction d’acteurs d’Élisabeth Chailloux ne tolère aucun laisser-aller et évite l’hystérie sous-jacente des situations.

Marie Payen incarne une Phèdre que l’on a peu l’habitude de voir. À la fois tremblante, incertaine, menacée par l’âge, au corps émouvant de grâce fragile et totalement possédée par une passion interdite par la société et la décence.

Face à elle, Thomas Durand (Hippolyte) met la sauvagerie et l’excès au centre de son jeu alors que Jean Boissery campe avec beaucoup de force, un Thésée halluciné à son retour des Enfers. Dans une image finale, porteuse à la fois de réalisme cru et de poésie, la mort de son fils et de sa femme le remet sur le trône et face à la réalité tout en le condamnant à une solitude absolue.

 » L’amour incestueux de Phèdre, nous dit Élisabeth Chailloux, est un crime qui la fait sortir de l’humanité ». En tuant son fils, Thésée commet un crime « contre l’ordre du monde ». En se sacrifiant sur les restes d’Hippolyte, pour descendre aux Enfers avec lui, Phèdre commet le sacrilège de « détourner l’ordre cosmique des dieux ».

En exhumant ce texte, Élisabeth Chailloux explore une Antiquité que nous porterions en nous comme un rêve, une étrange contrée aux confins de l’imaginaire, avec pour moteur un désir de puissance insatiable qui n’est pas sans nous ramener à notre réalité d’humains d’aujourd’hui.

[note_box]Phèdre
De Sénèque
Traduction : Florence Dupont
Mise en scène : Élisabeth Chailloux
Scénographie et lumière : Yves Collet
Avec Jean Boissery, Marie-Sohna Condé, Thomas Durand, Sara Llorca, Adrien Michaux, Marie Payen
Crédit photo: Bellamy[/note_box]

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