Théâtrorama

Stéphanie Bataille, magnifiquement mise en scène par Christophe Lidon, livre une performance étonnante dans ce portrait de femme incisif et touchant. Un bel équilibre entre humour et émotion a été trouvé pour conférer une puissante humanité à cette femme pas comme les autres.

Comme les ombres frêles et fragiles d’un passé évanescent qu’un coup de vent peut renverser, de somptueuses toilettes signées Dior, Chanel, Balanciaga, presque en apesanteur car juste suspendues à un cintre, semblent regarder Peggy, la riche héritière du célèbre amateur d’art Guggenheim qui coula avec le Titanic. Métaphore de la mémoire qui peut vaciller au moindre instant si chahutées par un courant d’air, ces œuvres vestimentaires sont pourtant là pour appeler le souvenir. Elles ont toutes une histoire. Le Chanel, par exemple, est « souillé » de la peinture d’un Pollock qui n’avait pas fini de sécher.

Peggy Guggenheim. Le nom évoque quelque chose plus que le prénom. Des musées aux quatre coins du monde (Bilbao, New York, Sydney, Berlin) nous le rappellent. On ignore en revanche beaucoup de celle qui hérita de la colossale fortune de son père. Entre féminisme et androphobie, cette femme qui aimait les hommes mais à sa manière et les artistes sans modération au point de les nourrir si besoin était (car « Crever de faim n’est pas bon pour les artistes : ils en meurent ») nous reçoit chez elle, dans son « modeste » palais vénitien, dans l’attente d’une interview télévisée. Le « Presidente » en personne doit arriver. L’heure est à la confidence, voire la confession.

Un générique impressionnant
La langue bien pendue et pas de bois, pas toujours châtiée, Peggy vocifère contre tout, se fait tour à tour facétieuse ou délibérément provocatrice. Son magasin du souvenir est un impressionnant générique. Beckett et Joyce (dans un aparté hilarant), Braque, Ernst, Mondrian, Giacometti, Picasso le « salaud ». Toute la fine fleur de l’art moderne, cet « art d’un monde plongé dans le chaos ». Sa vie privée se fond à celle de ces artistes. La papesse du mécénat laisse alors échapper, malgré ses lunettes extravagantes et son franc parler, des aveux plus durs, parfois terribles. Sur elle, son père, sa sœur. Et c’est finalement un personnage terriblement seul qui se livre à cette auto-interview, sans fioriture, tombant le masque.

Stéphanie Bataille livre une performance scénique impressionnante. De sa tonitruante entrée en scène où elle s’avoue « poignardée par sa bonne » (drôlissime) à la fin poignante et quelque peu désabusée de son personnage qui évolue en quatre tableaux temporels, elle porte ce rôle avec une superbe intensité. Humour et émotion se relaient dans un juste équilibre qu’a su si intelligemment créer cet orfèvre en la matière qu’est Christophe Lidon, qui n’a pas son pareil pour capter tout l’intimisme d’un beau texte. Un portrait de femme riche et beau doublé d’un hommage réussi à celle qui donna tout à l’art.

[note_box]Peggy Guggenheim, une femme face à son miroir
De Lanie Robertson
Adaptation : Michael Stampe
Mise en scène : Christophe Lidon
Avec Stéphanie Bataille
Photo : LOT[/note_box]

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