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Don Quichotte évite le bug

J’ai déjà eu le bonheur de voir le travail de la compagnie La Cordonnerie. C’était un délicieux et comique « Blanche Neige ou la chute du Mur de Berlin ». On y trouvait déjà tout ce qui fait la grammaire de leurs spectacles : du cinéma fabriqué par eux, bruité et doublé en direct sur la scène à l’aide notamment d’accessoires sortis tout droit d’un vide-grenier. Nostalgie, empathie, tendresse, drôlerie… tous les décalages proposés sont à la fois légers et très précis techniquement. Ils tiennent même souvent de la virtuosité. Avec Dans la peau de Don Quichotte, l’aficionado retrouve avec plaisir tous ces ingrédients, et avec eux la certitude qu’il va passer une bonne soirée. Mais ce spectacle dépasse les opus précédents pour atteindre une autre dimension.

Dans la peau de Don Quichotte, version 2.0

L’amour au temps de Windows 98

Le spectacle est – dés sa conception – chargé d’une forte nostalgie. Au cours d’une exploration imaginaire dans un vide-greniers, Métilde Weyergans et Samuel Hercule, les deux co-directeurs de la compagnie racontent qu’ils sont tombés sur un scénario abandonné et dont ils n’auraient pas retrouvé l’auteur. Ce premier effet de réel permet une entrée sensible dans le récit. En effet, on a très envie d’y croire à l’existence de ce petit fascicule qui raconterait l’histoire de Don Quichotte transposée à l’époque du bogue de l’an 2000 – et de la psychose entretenue par les médias autour de cet événement qui n’a finalement jamais eu lieu. Un vieil employé d’une bibliothèque municipale, solitaire et méticuleux, est menacé de renvoi par le nouveau maire de la petite ville. Un d’évènement intense va alors bouleverser la vie étriquée de ce petit employé : à l’angoisse d’être renvoyé de son travail, s’ajoute un coup de foudre amoureux pour une des lectrices de la bibliothèque qui a emprunté « Don Quichotte ».

Dés lors, les nostalgies se rallument pour ce vieux monsieur qui fut plein de rêves durant sa jeunesse. Beau en 68, révolté contre l’ordre établi, croyant à l’avènement d’un monde meilleur, où il serait interdit d’interdire… Le vieil homme rouvre des portes dans sa conscience, vacille, et tombe dans son ordinateur au moment du bogue…

Au revoir papa

Le vieil homme devient alors Don Quichotte pour de vrai, et sur scène l’image projetée passe à la grandeur du cinémascope. Son rêve est vaste comme son cœur, à la mesure de tout ce qu’il n’a pas vécu. Nous sommes en Espagne, au temps des hidalgos et du siècle d’or. Les aventures tragi-comiques du Chevalier à la Triste Figure se succèdent en autant de tableaux poétiques. Au cours du grand film dans sa tête, ce rêve rejoint cependant peu à peu le réel. Le Don Quichotte qu’il est devenu se promène alors dans la petite ville où l’employé a toujours vécu, rendant la justice pour sauver des intérimaires de leurs patrons, démontant des éoliennes prises pour des géants, hurlant contre « les serpents de fer » que sont les TGV courant les prairies… C’est beau comme le dernier souffle d’un espoir qui a fait vibrer toute une génération. C’est le dernier acte d’amour d’un homme qui a cru en l’humain, en la bonté, et qui s’en est remis au pouvoir des fleurs. Tout le système technique de la compagnie et les allers-retours entre réel (présence vivante du théâtre) et imaginaire (en cinémascope) convient parfaitement à la légende de Don Quichotte. Le spectacle ne fait d’ailleurs pas que réactualiser cette légende : elle donne la preuve de sa pérennité, de sa justesse et elle donne toute sa dimension à la nostalgie qui la constitue. Par la grâce de cette mise en scène, l’histoire du chevalier rejoint celle de nos parents soixante-huitards et de leurs rêves fous…

 

Dans la peau de Don Quichotte
Un spectacle de Métilde Weyergans et Samuel Hercule
D’après l’œuvre de Cervantès
Assistante à la mise en scène: Pauline Hercule
Musique originale : Timothée Jolly et Mathieu Ogier
Avec Philippe Vincenot, Samuel Hercule, Métilde Weyergans, Timothée Jolly, Mathieu Ogier

Et, à l’écran Ava Baya, Jean-Luc Porraz, Anne Ferret, Michel Le
Gouis, Nicolas Avinée, Xavier Guelfi, Pierre Germain, Constance
Chaperon, Alexis Corso, Grégoire Jeudy

Assistants réalisation : Grégoire Jeudy et Damien Noguer
Image: Lucie Baudinaud
Décors: Dethvixay Banthrongsakd
Costumes: Rémy Le Dudal
Montage: Gwenaël Giard Barberin
Direction de production tournage: Lucas Tothe
Création sonore: Adrian’ Bourget
Création lumière : Soline Marchand construction machinerie Les Artistes Bricoleurs Associés

Jusqu’au Samedi 10 février au Nouveau Théâtre de Montreuil

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