Théâtrorama

Aiat Fayez, l’apatride

Un Pays dans le ciel d’Abat FayezNé en 1979, apatride, Aiat Fayez suit des études de philosophie à Paris. Il quitte la France en 2010. Il vit à Berlin, Oxford, Erfurt et finit par s’installer à Vienne, en Autriche, où il se consacre à l’écriture. Matthieu Roy met en scène une de ses premières pièces « Les corps étrangers » puis engage un compagnonnage avec lui en lui passant commande de « Un pays dans le ciel » présentée ici dans un lieu insolite : la Scène Thélème, un petit théâtre à la programmation originale, installé au sein d’un restaurant, à deux pas des Champs Élysées.

La parole de ceux que l’on ne voit pas

« Un pays dans le ciel » est le résultat d’une aventure singulière. Celle d’un auteur immergé au sein de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) en région parisienne. Dans ce lieu qu’il nomme le Bunker, Aiat Fayez viendra passer une semaine par mois pendant dix mois, pour suivre les démarches administratives et recueillir la parole des demandeurs d’asile, de leurs interprètes et des officiers de protection.

Deux rangs de spectateurs disposés face à face, deux chaises sur un espace dégagé au centre où joueront les trois comédiens. Un dispositif scénique des plus simples qui implique une mise en scène réduite, un jeu direct, frontal et sans fioritures.

Travaillant sur la distance ou au contraire la proximité, changeant d’accent, juste en se retournant, dans un jeu de ping-pong qui suit le rythme rapide de l’écriture, Gustave Akakpo, Hélène Chevallier et Aurore Déon deviennent tout à tour homme ou femme, ukrainiens, africains ou kosovars. Ils passent dans une sorte de zapping permanent, de la situation du réfugié qui maîtrise parfois mal la langue française et comprend à peine les questions à la position de l’officier de protection qui détient le pouvoir de questionner et délivrer le sésame d’une autorisation de séjour en France.

« Pourquoi avez-vous quitté votre pays ? – Vous n’avez pas de deuxième nationalité ? – Avez-vous quelque chose à ajouter ? – Pourquoi demandez-vous l’asile? -Un verre d’eau ? … » Les questions reviennent toujours identiques y compris dans les détails. Ils y répondent avec la même constance, recommençant encore et encore le récit de leur parcours du combattant pour échapper au malheur. Réfugiés politiques, artistes ou gens de peu, ils racontent quel que soit leur statut, avec des mots maladroits, la précarité, l’espoir de pouvoir trouver enfin la sécurité afin de recommencer à vivre normalement.

Loin d’un discours misérabiliste ou larmoyant, Aiat Fayez souligne certaines situations avec beaucoup d’humour et de lucidité y compris l’arrogance de fonctionnaires impuissants ou les ruses maladroites des réfugiés pour contourner les obstacles et les lois.

Dans le récit, il se met aussi en scène devenant ainsi partie prenante de l’histoire. En s’immergeant dans le quotidien du Bunker, lui l’apatride, qui a choisi d’oublier son lieu de naissance, se met du côté du pouvoir, derrière la frontière rassurante des bureaux où se prennent les décisions. Une frontière qui détermine pour des milliers de personnes le droit de rester sur le territoire français ou être renvoyé vers son pays d’origine qu’il a fui, souvent à ses risques et périls.

Dans ce lieu d’attente et de crainte, devenu témoin de ces milliers de vie dont le récit constitue le matériau essentiel de sa pièce, l’auteur rend compte aussi de l’influence indirecte de l’interprète, de la responsabilité de l’officier de protection qui écoute le récit du demandeur et devra déterminer la part de la vérité ou de mensonge, balançant entre toute puissance ou impossibilité à trouver une solution.

« Nous sommes autre chose que ce que nous voulons devenir, souligne Aiat Fayez, l’air ne suffit pas à l’être pour vivre : il lui faut tout autant une terre ». De ce lieu à géométrie variable où se décide le sort d’individus ou de familles entières, surgit pour l’auteur un matériau littéraire où le quotidien rejoint l’épopée, où les jeux de pouvoir deviennent une force d’attraction à laquelle il n’échappe pas.

La fin de la pièce remet l’écrivain face à lui-même « apatride de fait, mais pas pour ainsi dire de droit », chaque question à un étranger pourrait lui être posée et remettre en question sa présence sur le sol français. « Et vous, avez-vous quelque chose à ajouter ? » La question tombe abruptement à la fin de la pièce alors que les comédiens quittent brusquement le plateau, laissant les spectateurs seuls et face à face. Ultime pirouette d’un spectacle coup de poing où chacun se trouve confronté à ses contradictions et ses chancellements.

Un Pays dans le ciel
De Aiat Fayez
Mise en scène : Matthieu Roy
Assistante à la mise en scène : Marion Conejero
Avec Hélène Chevallier, Gustave Akakpo/Amine Adjina, Aurore Déon/Sophie Richelieu
Collaboration artistique : Johanna Silberstein
Costumes et accessoires : Noémie Edel
Durée 50 min
Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 29 septembre à 19 h à la Scène Thélème

Tournée
6 oct. – La Mégisserie – St Junien
8, 9, 10 oct. – ATP – Épinal
13 & 14 oct. – Théâtre de la Poudrerie – Sevran
16 au 19 oct. – L’Empreinte – Tulles – Brive
6 au 8 nov. – Théâtre – Thouars
8 et 9 nov. – Lycée – Bressuire
13 au 15 nov. – L’Avant-Scène – Cognac
19 au 24 nov. – Théâtre – St Quentin en Yvelines
5 et 6 mars – Centre culturel – Terrasson
7 et 8 mars – Centre culturel J. Gagnant – Limoges
12 au 15 mars – Glob Théâtre – Bordeaux
21 et 22 mars -Théâtre des Bergeries – Noisy-le-Sec
27 au 29 mars – Théâtre – Vitry sur Seine

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