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Page en construction de Fabrice Melquiot

Page en construction de Fabrice Melquiot Page en construction une page entre deux pages. Une pièce de commande d’une compagnie à un poète ou d’un poète à une compagnie. La rencontre entre Fabrice Melquiot et Kheireddine Lardjam. Cela devient un monologue polyphonique. Une passerelle entre écriture, chant, bande dessinée et vidéo : un prétexte pour la recomposition d’une image, d’un rôle, d’un mythe, et celui pour la composition d’une identité sous les artifices. Une page entre deux pages : deux voix entre deux pays. Quelque part entre la France et l’Algérie, quelque chose s’élève par fragments.

Il faudrait revenir quelques années en arrière pour comprendre la page qui s’apprête à se construire sur scène. Il y a dix ans, Kheireddine Lardjam, acteur et metteur en scène de la compagnie El Ajouad, tombe sur une pièce de Fabrice Melquiot, dont l’une des scènes se déroule à Oran. Il découvre que les mots du dramaturge jurassien sur « sa » ville ne correspondent à aucun voyage, mais sont au contraire ancrés dans une littérature puissante. Fabrice Melquiot n’était alors jamais allé en Algérie, mais avait écrit sur l’Algérie. Kheireddine Lardjam lui passe donc une commande, Page en construction, qui sonne comme une invitation. Traverser la mer, fendre des bouts d’Histoire, écrire, rencontrer, errer, buter sur des pierres géographiques et chronologiques.

Forcément revenir en arrière : prendre des échantillons d’histoires et de textes çà et là – guerre d’Algérie, discussions avec les pères et les racines, dialogues avec la mémoire, chaleur de l’hiver, rêves d’enfants, indices d’un pays à l’autre sur les visages et sur les voiles. Il fallait ne pas s’arrêter aux frontières intérieures et extérieures, mais tenter d’approcher un entre-deux et de traduire des liens, puisque tout était parti de là, de cette affinité entre deux personnes et deux histoires. Il fallait jouer avec les doubles et se confronter aux silences qu’ils appelleront bientôt « fêlures ».

Il y a eu, au tout début, nécessairement, des pages blanches et des cases vides. Certaines images ne trouvaient aucun trait, et certains textes cherchaient encore leurs lignes. Des clichés, un abîme tenace, émaillaient le tableau de la France en Algérie, et inversement, avant que ces deux voix réunies puissent trouver de quoi le combler plus justement. La jonction devait se faire sur scène, autrement dit au lieu même d’un berceau partagé, là où deux histoires, là où le réel et la fiction, peuvent s’interpénétrer en toute liberté.

Page à page

Page en construction de Fabrice Melquiot Le monologue qui se noue est celui de Fabrice Melquiot, auteur en quête d’inspiration, et il est tout autant celui de Kheireddine Lardjam, acteur en quête d’incarnation. Le second sonde le lointain que le premier rend à nouveau proche, comme une main qu’il tend face à lui. Tous deux, ils convoquent une série d’images appartenant à une conscience qu’ils pensaient être collective, avant de se raviser. L’auteur, dans Page en construction, souhaitait en effet remonter à une enfance commune, nourrie de symboles et de super héros super masqués dans leurs capes et tuniques aux super pouvoirs, Thor, Hulk, la syllabe sciante du nom immédiatement identifiable. Son décor devait être celui-ci, confiné sur des planches de comics et autres monster comics occidentaux. Mais le héros de l’acteur n’était rien de tout cela : « Non, Fabrice, dit Kheireddine, il n’existe pas de super héros arabe. Chez nous, c’est Mahomet, Batman. »

Il y a donc une page à construire dans Page en construction. Hulk et Thor relégués à l’arrière-plan, en fond de scène, ce sont « Algéroman » puis « Captain Maghreb » qui apparaissent sous la plume de l’auteur et sur le corps de l’acteur. Et les deux se confondent : la voix écrite de l’un transparaît dans la voix parlée de l’autre. Ces deux voix s’assemblent aussi dans le jeu, le chant, la musique et les dessins de Sacha Carmen, Larbi Bestam, Romaric Bourgeois et Jean-François Rossi, qui s’emmêlent comme des chemins se croisent, et qui transforment le monologue initial en dialogue, ou plutôt en chœur. Les rives, les hymnes, se rejoignent ; ce sont des parcelles brutes comme les paragraphes notés et comme les mots prononcés à toute vitesse pour être sûr de ne plus les perdre. Il n’est désormais plus question de frontières mais de rapports : entre le public et ce qui se joue, entre le nu et ce qui l’habille, entre la mémoire et la façon dont elle rallie le présent, entre deux pays mais aussi au sein de chacun d’entre eux. La page qui se construit ici, interrogeant à la fois l’identité et l’œuvre, demande ainsi à « voir plus grand », et à rejoindre une terre contiguë pour s’y déployer.

Page en construction
Texte de Fabrice Melquiot (disponible chez L’Arche éditeur)
Mise en scène de Kheireddine Lardjam
Avec Kheireddine Lardjam, Larbi Bestam, Romaric Bourgeois et Sacha Carmen
Collaboration artistique : Estelle Gautier
Lumière : Manu Cottin
Son : Pascal Brenot
Dessins : Jean-François Rossi
Vidéo : Thibaut Champagne et Kheireddine Lardjam
Crédit Photo : Vincent Arbelet
Au théâtre de l’Aquarium – Cartoucherie de Vincennes, du 10 au 22 mai 2016, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h

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