Théâtrorama

Koltès au théâtre de Poche – Montparnasse

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie KoltèsC’est une phrase unique, faite d’ellipses sans césures formelles, faite de toute cette pluie dont elle est l’unique sujet, qui tombe dru comme elle perle sur les joues de l’homme qui soliloque. C’est une phrase de nuit, chuchotée et criante, prononcée en lisière d’une forêt imaginaire. C’est une fugue, et sa principale expression est la fuite. L’homme de Koltès parle, échappe et s’échappe, rêvant d’un lieu avec le ciel pour seul toit, se confiant à un homme croisé au tournant d’une rue, qui pourrait être son ombre, son semblable ou un enfant, qui pourrait être son propre miroir.

Le sol est parsemé de brisures de miroirs auxquelles répondent quelques spots lumineux en guise de décor nocturne, ou d’inquiétant huis clos. Tantôt elles viennent aveugler la silhouette d’un homme fragile, courbé en lui-même, abattu par la mémoire d’une pluie et d’événements qui transpercent bientôt son discours. Tantôt elles le plongent dans un clair-obscur propice à toute forme de pénitence. Violemment, la confession d’un enfant du siècle, celui-ci ou n’importe lequel, pointe et tranche comme une lame qui effectue un mouvement incessant.

Cette voix – ici soutenue par des sons métalliques – est, comme le voulait Bernard-Marie Koltès, la ligne d’une fugue musicale qui rompt d’un coup le silence, qui enchaîne les anaphores et les répétitions de style et de thèmes, qui revient tragiquement sur elle-même. Aucun point ne l’interrompt, aucun feutre ne l’annonce : elle pourrait être le dernier comme le premier souffle de l’homme sans nom pris dans son courant inexorable. C’est une voix d’ailleurs, la tonalité franche d’un étranger, qui joue avec les pronoms de l’absence et de la présence. Elle dit « tu » et « camarade » lorsqu’elle est adresse ; elle dit « il » et « elle » et « eux » lorsque les souvenirs des autres se reforment en ombres devant elle.

C’est une voix portée vers l’avant, qui refuse l’écho d’un miroir extérieur comme pour mieux accepter son propre accent intérieur. « Par derrière la tête, c’est toujours triste », confie-t-elle. Alors l’homme qui parle rejette les miroirs et tout reflet que les autres lui renverraient, court, fuit, s’évade, sans jamais retourner son regard « pour ne pas voir ce qu’il devient » à travers les « cent mille glaces qui le regardent ». S’il ne pèse pas lourd, c’est parce qu’il a ses mots pour unique charge, portant sa diatribe à l’égard de la politique et de la société, de tous ces « calculateurs de là-haut » qui dirigent les usines ou encore de tous les représentants d’une loi qui ne l’a jamais protégé, lui.

Un conte sans symbole

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie KoltèsIl y a cet homme frêle qui arpente un endroit sans mur, et un autre homme abordé à un coin de rue une nuit de pluie, qui demeure invisible mais dont la rencontre fortuite fera naître le monologue. Il y a ces chutes qui se multiplient, physiques quand il trébuche dans une chorégraphie nerveuse, et littérales quand il enchâsse son récit de souvenirs. Ses anecdotes n’ont aucun visage, mais des réalités de langage : ce sont quelques noms, « Mama » gravé sur tous les ponts de la ville, « la fille » ou « la pute » croisées par hasard pour le partage de quelques instants, tous ces « salauds techniques d’usine » et puis « des loubards », sombres fantômes voleurs mieux lotis que lui.

La forêt de tout conte est ici plurielle – elle est l’espace de nulle métamorphose mais celui d’une force insaisissable qui fait trébucher celui qui se raconte. Sa nuit est éternelle, angoisse, resserrant sa gorge à mesure qu’il déplie sa marche. Si elle accueille néanmoins des rêves, ils seraient ceux d’une vie « sans argent ni pluie, à l’ombre d’arbres où s’allonger ». Mais l’homme n’en est pas là, tant qu’il reste des notes convulsives à coller à sa partition et à sa danse. Il est malgré tout ici et déjà ailleurs, paria, perdu, mais mettant son corps et son langage au diapason pour trouver un lieu en propre. « Sans représenter un lieu réaliste, explique le metteur en scène Jean-Pierre Garnier, la scène s’apparente à un espace mental et poétique, celui de ce jeune homme enfermé dans la violence urbaine et dans celle de son propre désir. »

Aussi l’homme se dit-il étranger tout en n’empruntant jamais à d’autres langues pour livrer sa confession. Aussi cherche-t-il un réceptacle tout en fuyant la part d’un monde qui l’a exclu. Aussi cogne-t-il la réalité pour « ne plus se sentir ». Et dans les attitudes, à la fois introverties et dédoublées, d’Eugène Marcuse, ce corps qui parle tout en luminosité et en déraison parvient à concilier les contrastes. Koltès le fait parler pour ressembler à l’ange qu’il a croisé : un ange aperçu en plein vol, et l’occasion de saisir un instant de littérature.

La Nuit juste avant les forêts
De Bernard-Marie Koltès
Mise en scène : Jean-Pierre Garnier
Avec Eugène Marcuse
Scénographie et lumière : Yves Collet
Collaboration artistique : Olivier Dote Doevi
Travail du mouvement : Maxime Franzetti
Création sonore : Joncha
Crédit Photo : DR-JPG
Durée : 1h15

Au théâtre de Poche – Montparnasse jusqu’au 7 janvier 2017, du mardi au samedi à 19h

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