Théâtrorama

Nous qui sommes cent

« Nous » sont trois. Ou alors, « Nous » est en réalité une seule. Elle ne porte aucun prénom, elle aurait plutôt un chiffre planté au beau milieu du front. Il y a « Nous » numéro 1 qui tient la main de « Nous » numéro 2 qui subit les pieds de nez de « Nous » numéro 3. Pour chacune, aucun prénom, mais une flopée de pronoms et de portions d’identité à éclipser Saussure et faire flétrir Freud. Car « Nous » se fiche pas mal du pluriel et du singulier, elle pourrait être une ou trois ou bien cent à la fois : la seule chose qui compte, c’est que « Nous » soit « elle ».

Voici qui nécessite une grande concentration pour être certain de bien tout comprendre, ou plutôt : une grande respiration, comme un sportif sur la ligne de départ. Lorsque « Nous » déboule sur scène, « Nous » se tient fin prête à se couper le souffle (et à embrasser l’élan dramatique dans un même temps). Et ça ne fait ni une ni deux, mais bel et bien trois. D’emblée, c’est un grand chamboulement qu’accompagnent quelques tentatives d’auto-persuasion. « On n’a pas le vertige. Maintenant on le fait. Un deux trois ! » Car oui, « Nous » est en fait une qui sont en fait trois qui pourraient être en fait cent. Et si avec tout ça, « Nous » dit qu’elle n’a pas le vertige, il faut bien avouer que la situation donnerait presque le tournis.

Alors tentons de l’éclaircir un peu : « Nous » a trois cœurs qui chantent en chœur, mais chacun à son tour est légèrement encombrant. Car ces cœurs-là se tiennent dans un miroir à facettes : 1, 2 et 3 pourraient être la même à trois âges différents, ou bien la même avec trois sentiments différents, ou bien encore la même vue côté réalité et vue côté fantasme, côté souvenirs et côté regrets. 1, 2 et 3 arrivent poupines et tutus bleus duveteux sur scène. 1, 2 et 3 font fuser les tirades comme les gestes. Pourvu que tout aille très vite, que le plongeon soit le plus bref possible, que le rythme heurté se mue en situations palpitantes. Et pourvu que 1, 2 et 3 évitent de s’épancher trop longtemps sur le corps fantôme qui se tient à droite, à gauche, au centre, faisant peser le coup par à coups et direct en plein flanc.

Moi par accords

nous-qui-sommes-cent-de-jonas-hassen-khe-id25La vie de « Nous » n’a pas été de tout repos, secouée entre quêtes professionnelle, politique et sexuelle jamais totalement assouvies. Dans les mots du dramaturge suédois Jonas Hassen Khemiri, elle prend onze tableaux pour s’étaler, suit onze fils tantôt comiques, tantôt tragiques, qui finissent tous par rejoindre le cadre d’une trame principale. L’unique visage est celui d’une femme qui naît à un bout et meurt à l’autre ; entre temps, elle exulte et s’inquiète, avance tiraillée entre un moi mutin qui aurait préféré une autre vie et un moi serein qui s’est toujours contenté de celle qu’elle a menée. La vie de « Nous », comme la vie de tous, est un immense puzzle qui a besoin de chacun de ses morceaux pour que la fresque puisse s’harmoniser et pour pouvoir lutter contre l’oubli, afin de retrouver les « pépites d’or » cachées derrière les souvenirs.

« Nous », ce « Je » pluriel et démultiplié, se présente donc sans ombre ni masque : il prend le risque de s’exposer à plein, face, dos et profil en simultané. Il pourrait être fragmenté, mais jamais fragmentaire ; il pourrait être mythomane pour les autres, mais jamais se mentir à lui-même ; il clame les tensions et les ambivalences, rassemble les hypothèses et les réalisations. À travers lui, un moi morcelé peut s’exprimer, et un moi réconcilié peut résoudre l’équation. Ces trois parts de soi fonctionnent comme un tempo dynamique et fondamentalement ternaire, l’une lunaire, l’autre terrienne et la dernière tentant de trouver l’accord qui conviendra le mieux.

Laura Perrotte, Caroline Monnier et Isabelle Seleskovitch incarnent les trois propositions d’une seule phrase, soulignant la lettre de Jonas Hassen Khemiri à la métaphore près. En fillettes dans leurs reflets d’adultes, ou en séniles dans leurs berceaux à clochettes, elles reflètent finalement la synthèse sincère de toutes les voix, les leurs et celles des autres, à tous les âges. Ce « Nous » qu’elles prennent à bras-le-corps reçoit sa part d’échecs et de victoires, se sature parfois jusqu’à l’implosion, déborde de conflits intérieurs et d’automatisations, se laisse vampiriser mais il prend aussi toujours le temps de s’écouter et de rentrer dans sa propre danse, enfin confiant. Elle n’est jamais seule ni vide, celle qui endosse toutes les fractions d’elle-même ; elle se scrute à distance pour mieux se concentrer sur l’essentiel.

Nous qui sommes cent
De Jonas Hassen Khemiri (texte publié aux éd. Théâtrales, trad. du suédois de Marianne Ségol-Samoy)
Mise en scène : Laura Perrotte
Avec Caroline Monnier, Laura Perrotte et Isabelle Seleskovitch
Musique : Jean-François Faure
Crédit Photo : Jean-François Faure
À la Manufacture des Abbesses du 14 février au 16 mars 2016 les lundi, mardi et mercredi à 21h et le dimanche à 20h

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest