Théâtrorama

« Cendrillon revue et corrigée par Martin Scorcese », c’est ainsi que John Arnold présente « Norma Jeane », la pièce qu’il a adaptée et mise en scène, pour l’essentiel, à partir des mille pages du roman « Blonde » de l’auteure américaine Joyce Carol Oates.

Si on peut regretter quelques longueurs dans un récit parfois trop chronologique, la précision des choix dramaturgiques rendent compte avec tendresse de la trajectoire de météore de cette femme au destin tragique plus connue sous le nom de Marilyn Monroe.

Un plateau transformé en ring ou en scène de crime avec ses marquages au sol blancs pour représenter un espace ou une trace. Une musique de corrida en ouverture, un journaliste vitupérant en meneur de jeu pervers. Au centre d’une des marques au sol, le corps d’une femme recouverte d’un drap blanc. On sonne à la porte, la femme se lève. Elle est ivre. Elle reçoit un paquet qui contient une peluche. Elle se recouche comme morte dans le carré blanc qui entoure son corps. Dans ce raccourci saisissant, tout est en place pour nous raconter l’histoire de Marilyn Monroe qui ne fut jamais autre chose que cette petite fille effrayée qui s’appelait Norma Jeane Baker.

Il y a tout d’abord lumineuse, têtue et forte de fragilité, ce petit bout de femme blonde qui endosse ce rôle immense qui a croisé sa trajectoire de jeune comédienne. Marion Malenfant dépouille Marilyn de son enveloppe glamour. De l’enfant à la femme adulte, elle donne à son personnage toute la grâce de son intelligence, une sincérité et une générosité totales, lui rendant ainsi la liberté de l’enfance.

La pièce débute alors que Norma Jeane a six ans. Enfant mal aimée par une mère prostituée, mythomane et qui finira schizophrène, elle est née d’un père inconnu qui, prétend la mère, est en fait un acteur célèbre d’Hollywood. Pétrie des rêves de gloire de sa mère, Norma Jeane grandit, passant de l’orphelinat à une famille d’accueil guidée par le seul désir de se faire aimer. Le plateau se recouvre peu à peu de dollars, le succès est là avec l’argent qui sortira la jeune fille de l’anonymat et de la pauvreté. Norma Jeane Baker va tenter de se conformer à ce que l’on attend d’elle avant de devenir Marilyn Monroe.

Exister dans le regard de l’autre, que cet autre soit sa mère, ses amies d’orphelinat ou tous les hommes qui, dès l’âge de 16 ans, traversent sa vie, est la seule réalité de cette femme qui, malgré le succès, se regardera toujours avec mépris. Intelligente, elle devient peu à peu consciente de la fascination qu’elle exerce. Pourtant, en parallèle, sa fragilité, sa naïveté, sa grande liberté aussi, la laissent seule face aux envies de domination à tous ceux, hommes ou femmes, qui croisent sa route.

Un symbole du rêve américain
À travers son plus grand mythe, se déroule l’histoire d’une Amérique en pleine mutation. Dans sa mise en scène, John Arnold fait de Marilyn l’égérie d’un rêve américain qui vire au cauchemar. Face à une Amérique bien pensante, avec son franc-parler, sa méconnaissance des codes sociaux, ses attitudes de petite fille qui quémandent une attention permanente en appelant « papa » ses maris ou ses amants, Norma Jeane ne sait pas cacher sa détresse et ses fragilités et devient au politiquement incorrecte.

En s’abandonnant au regard des autres, en refusant les limites, elle entre dans une forme de schizophrénie, à la fois objet de désir et de rejet social. Portées par la seule puissance des mots, pratiquement sans décor et avec un minimum d’accessoires, jouées par quatre femmes et cinq hommes qui se partagent tous les autres rôles, les séquences s’enchaînent avec rapidité.

De Di Maggio à Kennedy en passant par Arthur Miller, Daryl Zannuck ou d’autres moins connus, ils l’ont tous regardé se débattre, impuissants ou sans état d’âme, dans ses besoins d’amour éperdu ou ses rêves de maternité. Parce qu’elle était belle et désirable, sa vie fut celle d’un papillon épinglé sous une lumière à laquelle elle ne put échapper. À la fin de la pièce, un homme raconte que ce jour-là, sur les ordres du Président, il a « suicidé » celle qui avait fini par représenter son cauchemar. Les marques au sol sont recouvertes, le corps d’une femme sous d’un drap blanc. Le corps du délit. Norma Jeane est morte. Ne reste que Marilyn.

[note_box]Norma Jeane
Texte & Mise en scène : John ARNOLD
D’après le roman « Blonde » de Joyce Carol OATES
Avec John Arnold, Aurélia Arto ou Estelle Chabrolin, Philippe Bérodot, Bruno Boulzaguet, Jean-Claude Bourbault, Samuel Churin, Evelyne Fagnen ou Myriam Azencot, Antoine Formica, Jocelyn Lagarrigue ou Joffrey Roggemane, Marion Malenfant, Olivier Peigné, Fabienne Périneau, Maryse Poulhe
Durée : 2 h 30 sans entracte
[/note_box]

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest