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Niangouna termine sa trilogie

Chaque pièce de Dieudonné Niangouna est une traversée en soi avec sa langue âpre, sa parole éruptive et vertigineuse où se télescopent les mots du quotidien et ceux d’une langue savante à la poésie indéniable. « Nkenguegi » n’échappe pas à la règle. Plus de trois heures plus tard, on sort du spectacle abasourdi, avec l’impression d’avoir été noyé dans les images projetées, les sons et la musique toujours présents, sur un plateau en perpétuel mouvement. Ce texte représente le dernier opus d’une trilogie qui avait débuté par « Le socle des vertiges » en 2011 et « Sheba » en 2013.

Le nkenkuegi en langue kongo est une plante tranchante qui protège le bétail des bêtes sauvages. En donnant ce titre à sa pièce, Niangouna insiste sur le double tranchant d’une protection qui enferme aussi celui que l’on veut protéger. Rêvant en parallèle autour du tableau de Géricault, Le Radeau de la Méduse, il imagine l’arrivée du dernier survivant du radeau, échoué sur une plage, cette image forte évoque sans doute possible les immigrés qui échouent sur nos plages à Lampedusa ou ailleurs.

Nkenguegi de Dieudonné Niangouna

Une traversée des rêves et des cauchemars

Partant de ces deux métaphores centrales, Niangouna crée un récit qui, sous une apparente anarchie, révèle une structure très forte qui permet toutes les inventions au plateau. Onze comédiens et deux musiciens habitent le monde foisonnant et démesuré de Niangouna. Passant du réel à l’imaginaire, ils sautent d’un continent à l’autre, du théâtre dans le théâtre à la rue de Brazzaville, du Radeau de la Méduse aux immigrants d’aujourd’hui. Ils seront tour à tour des émigrés « intégrés », propulsés dans des mondanités parisiennes, « un type abandonné seul sur une barque  » ou « un voyageur qui s’est fait piquer son rêve »…On passe de la scène où la parole se déploie à l’excès, à des images filmées où la violence crue s’exprime sans paroles.

La pièce se situe dans un futur post-acopalyptique dans lequel la guerre des mémoires fait rage. La mer qui était accessible à tous, est devenue une frontière mouvante qui évolue au fil des combats. Dans un délire total des actions, avec une débauche de costumes aux couleurs clinquantes, des personnages masqués sont les protagonistes d’une fête baroque dans laquelle le champagne coule à flots, ce qui aide à réfléchir sur les problèmes de ce bas monde. Sur une musique tonitruante, on se déhanche, on se rencontre et on ignore le personnage à moitié nu au centre du plateau. Personnage pivot de la pièce, des images nous font comprendre qu’il est naufragé d’un bateau et vient d’échapper à la noyade. Niangouna organise à la fois son récit et sa mise en scène autour de ce personnage fil rouge et quasi immobile, tout en faisant travailler les acteurs sur des rythmes diiférents et même en opposition avec la musique.

Nkenguegi de Dieudonné Niangouna

Si les dialogues dessinent une réflexion et tentent d’apporter une solution aux conflits, les monologues cassent ce semblant d’organisation pour se déployer, tourner et retourner les problèmes. C’est la voix de l’auteur qui éructe, s’emporte et vocifère, acceptant même de jouer le rôle du messager de la tragédie antique que l’on tuait lorsqu’il était porteur de mauvaises nouvelles.

Chez Niangouna, même les didascalies font théâtre pour pousser à l’extrême les situations. Impossibles à réaliser sur la scène, elles sont présentes par des images tournées au Congo, et donnent une dimension à la fois surréaliste, drôle et terrifiante par la violence qui se dégage et la parole inaudible.

Suivre une pièce de Niangouna est impossible si on recherche une logique du discours et une fable cohérente. Le spectateur doit s’engager au même titre que l’auteur et les comédiens. Pris à parti, il est comme aspiré par la parole et le récit. Devenant co-constructeur de la pièce, il est happé par la virulence des récits entrecroisés, la poésie d’une langue au rythme vertigineux. Soutenus par les tonalités luxuriantes et l’omniprésence d’une musique cassante et souvent dérangeante, surgissent des sens multiples de récits qui s’entrechoquent, déroutent et se contredisent. Niangouna porte, de par son histoire personnelle, les traces de la brutalité du monde. Faire entendre encore et encore l’insécurité et la violence faite aux corps est peut-être sa façon à lui d’ouvrir et de partager l’espace poétique d’un possible théâtre de la réparation.

Nkenguegui
Texten Mise en scène & Scénographie : Dieudonné Niangouna
Avec Laetitia Ajanohun, Marie-Charlotte Biais, Clara Chabalier, Pierre-Jean Etienne, Kader Lassina Touré,Harvey Massamba, Daddy Kamono Moanda, Mathieu Montanier, Criss Niangouna et Dieudonné Niangouna
Création musicale et musiciens : Chikadora, Pierre Lambla, Armel Malonga
Vidéastes : Wolfgang Korwin et Jérémie Scheidler
Lumière : Thomas Costerg
Son : Félix Perdreau
Costumes : Vélica Panduru
Création masques : Ulrich N’toyo
Durée estimée : 3h20
Crédit photo : Samuel Rubio

Jusqu’au samedi 26 novembre au Théâtre Gérard Philipe / Centre dramatique national de Saint-Denis

Puis en tournée :
Du 1 au 2 décembre 2016 – Mousonturm – Francfort
Du 26 au 28 avril 2017 – Le Grand T – Nantes

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