Théâtrorama

Nana

Céline Cohen et Régis Goudot, du Groupe Ex Abrupto, une compagnie toulousaine, sont les adaptateurs, les interprètes et les metteurs en scène de « Nana », d’après le roman d’Emile Zola. Une interprétation magistrale par deux comédiens brillants et complices

Un canapé rouge, seul meuble qui occupe le centre d’une scène recouverte de tapis, sur lequel sont assis un homme, avachi, habillé d’une façon négligée et une femme. En fait, on ne voit qu’elle. Dès l’entrée dans la salle encore éclairée, alors qu’il s’installe, le spectateur est happé par le regard de braise, les lèvres gourmandes et trop rouges. Vêtue d’une légère robe noire, elle s’offre dans une pose alanguie. C’est Nana, « vraie fille » du pavé de Paris, issue du mariage de Gervaise et Coupeau, les héros miséreux de « L’assommoir » de Zola.

Nana a grandi dans la misère et le malheur de ses parents, mais elle est belle et fait tourner la tête à tous les hommes qui s’en approchent. C’est une gagneuse qui, malgré sa naïveté, comprend très vite les dépravations du monde bourgeois qu’elle veut conquérir. Le rire au bord des larmes, le sourire carnassier que dément la tristesse des yeux, Céline Cohen qui l’incarne comme une femme gourmande, versatile, âpre au gain et en même temps émouvante de candeur, avec une part d’enfance qui ne veut pas mourir. Elle donne à Nana un érotisme troublant, faisant d’elle une garce innocente qui aurait tendance « à confondre les coups et les caresses ».

Face à elle, Régis Goudot s’empare de tous les personnages masculins qui tournent autour de Nana. Tout en mouvement, il joue avec une facilité déconcertante (entre autres) un maquereau, Bordenave, le directeur de théâtre, maquignon sur les bords et qui exploitera la beauté de Nana en passant par le Comte Muffart qui perdra sa dignité et sa fortune entre les bras de la belle.

Dans un décor minimaliste, sur un plateau nu – avec la complicité des lumières crées par Philippe Ferreira – les deux acteurs déploient un théâtre-récit qui surgit dans le corps sans aucun artifice, porté uniquement par le jeu. À la crudité de certaines séquences qui ne cachent rien de la luxure et de la dépravation dans lesquelles vit Nana, succède une distanciation qui permet au récit narratif et aux chansons d’évoquer le milieu social propre à l’univers de Zola.

Trop belle pour être aimée, prisonnière de ses désirs insatiables et des hommes qui l’exploitent, Nana meurt seule et défigurée par les bubons de la vérole. Elle retourne à la terre dont elle a surgi comme l’évoque la dernière chanson du spectacle. A la corruption de ce corps qui fut la gloire et le gagne-pain de Nana correspond le délitement du corps social de la société du Second Empire, alors que se profile la guerre qui engloutira dans la terre les soldats du désastre de Sedan.

Au-delà du jeu, l’adaptation et la mise en scène au cordeau de ce spectacle rendent compte de l’univers de Zola, tout en relatant les événements dans la fulgurance de l’instant.Tout est mis sur le même plan : le succès, l’amour, le désaveu, la guerre…rien ne semble important hormis le besoin forcené de survivre et les futilités du moment.

Avec les critères d’aujourd’hui, Zola apparaît empreint d’un moralisme quasi puritain. Il ne cherche ni à excuser, ni à sauver Nana qui fait de son sexe une arme qui, du moins l’espère-t-elle, la sortira de la misère. Catin flamboyante, à l’ascension sociale fulgurante, malgré son acharnement à réussir , Nana reste pur son auteur une « brave bête », sans conscience, menée par une fatalité inexorable et punitive qui finit par avoir raison des plus coriaces.

[note_box]Nana
D’après Émile ZOLA
Adaptation, interprétation et mise en scène
Céline COHEN& Régis GOUDOT
Création lumière : Philippe Ferreira
Régie Lumière et son : Stanislas Michalski[/note_box]

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