Théâtrorama

La Mouette

Encore Tchékhov… Encore La Mouette… Et pourtant chaque (bonne) mise en scène d’une pièce de Tchékhov est toujours une découverte, un pas de plus vers ce besoin de redonner du sens au réel, face à un monde sur le déclin.

 » Ce que j’écris, disait Tchekhov, c’est la vie. Je voudrais qu’on me joue de façon toute simple…sur l’avant-scène, des chaises…et puis de bons acteurs qui jouent, c’est tout… »
Dans sa mise en scène de La Mouette, Yann-Joël Collin décide de relever le défi : faire jouer les acteurs dans le nu de la scène, mettre en scène Tchékhov loin de toutes les nostalgies qui accompagnent en général ses textes. Comme sur un fil, en danger permanent, la représentation s’édifie à vue en totale complicité avec le public. Un plateau gris qui laisse voir toute la machinerie du théâtre, des néons, un tréteau fermé par un rideau à la couleur passée dressé à vue par des régisseurs maladroits… »La mouette » peut commencer…

La Mouette raconte en premier lieu le plaisir du théâtre. Tréplev, un jeune auteur, réunit dans la maison familiale des amis pour y jouer sa première pièce. Tréplev veut écrire et Nina, sa jeune voisine se nourrit d’un seul rêve : devenir actrice. Face à ces jeunes gens idéalistes, Arkadina, la mère de Tréplev est une comédienne reconnue et son ami Trigorine un écrivain célèbre. Un peu blasés, un peu condescendants…À leurs côtés, Sorine, oncle de Tréplev se rêve en artiste, Dorn, le médecin est fasciné par l’art et Macha essaie de faire ce qu’elle peut…

Acteurs en péril
Pour bâtir sa mise en scène, Yann-Joël Collin fait de la fable et des relations entre les personnages une sorte de prétexte pour s’intéresser à la raison même de la présence de chacun : la répétition et la représentation théâtrale. Comme dans la pièce de Tréplev, la distribution réunit des amis puisque la plupart des comédiens travaillent ensemble depuis leurs études à l’école de théâtre que dirigeait Antoine Vitez.

Dynamitant les codes de la représentation, jouant en permanence sur la mise en danger de l’acteur, oubliant toute vision esthétisante de la pièce, Yann-Joël Collin -qui joue aussi le rôle de Trigorine – installe sa mise en scène sur un plateau éclairé a minima comme le ferait une troupe d’amateurs : éclairage froid des néons, projecteurs de fortune et même lampes de poche. Au début de chaque acte, les didascalies construisent les décors et les situations.

On joue partout. Sur scène, dans le public, dans les cintres, dans les coulisses comme dans le hall du théâtre… Pris dans le processus de la répétition, le public n’a aucune possibilité d’échapper aux tensions entre les personnages, les acteurs circulent en permanence du plateau à la salle et finissent même par quitter la scène. Vidé de la présence des acteurs, le plateau de théâtre se déréalise. La représentation se poursuit ailleurs, filmée en direct et projetée sur écran, via un dispositif vidéo manipulé en direct par les comédiens. Même l’entracte qui réunit sur le plateau, autour d’un buffet organisé à la va-vite, acteurs et spectateurs fait partie de la représentation. La distance entre la salle et la scène abolie crée un espace commun entre spectateurs et acteurs.

Il faut être un peu fou et sans doute funambule pour oser ce parti pris qui, à tout instant, peut déraper. Pourtant ça marche : la salle était pleine, passionnée, participante et à écouter les commentaires à la sortie totalement conquise. En mettant au centre de sa mise en scène la réalité de l’acteur sur le plateau, Yann-Joël Collin déstabilise le spectateur, le plonge au cœur même du processus de la création et le sort de sa zone de confort habituelle, le rendant co-responsable et co-créateur de toute action. La Nuit surprise par le Jour est le nom de cette compagnie de joyeux dynamiteurs, ce n’est sans doute pas par hasard !

La Mouette
d’Anton Tchékhov
(Traduction André Markowicz et Françoise Morvan)
Mise en scène : Yann-Joël Collin
Avec Benjamin Abitan, Cyril Bothorel, Xavier Brossard, Yann-Joël Collin, Nicolas Fleury, Catherine Fourty, Thierry Grapotte, Alexandra Scicluna, Sofia Teillet (en alternance) Marie Cariès et Sandra Choquet, Christian Esnay et Éric Louis, Charif Andoura et Pascal Collin.

Jusqu’au 30 Novembre 2014 au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez
Du mardi au samedi à 20 h – Dimanche à 16 h
Durée : 3h avec entracte
Crédit photo: Christian Berthelot

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  1. Bel article, qui donne envie d’aller voir et participer. Mais « chut », c’est un secret…

    Isabelle / Répondre

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