Théâtrorama

Couplets et refrain de théâtre

La naissance de ce spectacle ressemble à un voyage initié ici ou là au cours de rencontres (presque) imprévues entre les deux créateurs: dans un hôtel à Chartres, du côté de Rouen, au zinc d’un comptoir à Blois pour finir dans la forêt amazonienne du Pérou, à Lima et le long d’immenses falaises au bord du Pacifique. Entre les deux, “ils sont repartis chacun de leur côté, vivant leur vie, Arthur (H) ses tournées et sa musique, Wajdi (Mouawad) les siennes et son théâtre”. 

Nourri de rencontres, de rêves, de chemins de traverse, de fous-rires (c’est ce que l’on imagine) est né ce drôle de spectacle choral, construit comme un feuilleton, et qui occupe une place surprenante dans la trajectoire du chanteur Arthur H et du metteur en scène Wajdi Mouawad. 

Alice comme Alice Sapritch…

Au seuil de la cinquantaine, Alice est un chanteur apprécié. Ce drôle de nom, il le doit à sa mère qui vouait une admiration sans bornes à la comédienne Alice Sapritch, – non pour ses qualités comiques, mais pour le soutien de la comédienne à la cause arménienne dont elle était issue -. Alice jouit des suffrages du public, du respect du milieu professionnel tout en bénéficiant d’une visibilité dans la plupart des médias. Mais l’enthousiasme se tarit, l’habitude le gagne…Une insatisfaction chronique comme une sorte “d’inconsolation latente”, qu’il somatise par des dérangements intestinaux avant le début de chaque spectacle… Surgit un soir de concert son ancien manager qui lui propose de poser un acte fort pour se renouveler et renouer avec l’engagement punk de ses débuts: annoncer sa mort brutale et disparaître pour mieux renaître …Un piège que le chanteur accepte comme pour sortir de la spirale infernale de son ego sur-dimensionné…Car à quoi sert la célébrité quand les gens qui comptent pour vous ne vous reconnaissent pas et que vous finissez par vous perdre de vue ? Comment se libérer de ce regard du monde qui nous détermine, quitte à tout voir tomber en ruine ? Comment survivre à la trahison des convictions de nos vingt ans ? 

Si la première partie du spectacle met en scène le monde du showbiz sur le mode de la comédie et de l’exagération avec des personnages parfois caricaturaux : une attachée de presse qui millimètre la moindre des interventions de la vedette et cache derrière ses énormes lunettes sa douleur personnelle (Isabelle Lafon), un journaliste, lui aussi sur le retour et un peu sordide (Gilles David), la seconde partie bascule vers la farce avec le faux enterrement d’Alice qu’un faux rite vaudou doit ramener parmi les vivants, un geste de désobéissance face aux rouages bien huilés d’un monde du showbiz sans surprise. Cette seconde partie (un peu longue) ralentit parfois le spectacle, mais l’ouvre aussi à une dimension qui induit un déplacement et un changement de point de vue.

Une bonne surprise, le talent d’Arthur H(igelin) en tant que comédien. Il passe peu à peu du rôle du chanteur habitué de la scène à une forme de fragilité qui le rend émouvant, dans un jeu décalé porté par sa voix éraillée qui donne au texte une musicalité particulière. On retrouve aussi le talent d’auteur, de metteur en scène et de directeur d’acteurs de Wajdi Mouawad qui, tout en s’attachant aux propositions d’Arthur H, inscrit les thématiques qui le hantent et reviennent d’un spectacle à l’autre : les idéaux de jeunesse trahis, la perte (l’enfant mort-né de l’attachée de presse, métaphore de l’enfant oublié que chacun porte en lui) le rêve de paix de Majda, compagne du chanteur et artiste photographe libanaise qui expose à New York une photo prise à Drancy, interprétée dans un jeu tout en nuances  par Sara Llorca.  

Patrick Lemauff, que l’on a rarement vu aussi hilarant, joue l’ancien manager qui veut ramener Alice vers la créativité punk et rebelle de ses débuts. Le retour à la vie du faux-mort en pleines funérailles met fin à la mascarade. Alors que tout le monde lui tourne le dos, Nancy, une fan québécoise exubérante et généreuse (Marie-Josée Bastien, comédienne québécoise à la fois drôle et touchante) qui a traversé l’océan pour suivre sa tournée reste auprès du chanteur devenu aveugle. Sous la pluie, dans cette errance nocturne, qui réunit “une touriste québécoise et un poète en perdition avec un immense coeur au beurre noir”, Alice retrouve le chemin vers lui-même, un chemin qui passe aussi par la reconnaissance de l’existence des autres. Une fin feuilletonesque qui ressemble fort à un pied de nez à la mort qui n’a pas manqué de s’inviter au cours du spectacle.Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge

  • Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge
  • Un spectacle d’Arthur H et Wajdi Mouawad
  • Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
  • Avec Marie Josée Bastien ou Linda Laplante, Gilles David (de la Comédie-Française), Arthur Higelin, Pascal Humbert, Isabelle Lafon, Jocelyn Lagarrigue, Patrick Le Mauff, Sara Llorca. 
  • Chansons originales : Arthur H.
  • Musique originale : Pascal Humbert
  • Dramaturgie : Charlotte Farcet
  • Durée : 3h30 (entracte inclus)
  • Crédit photo: Simon Gosselin
  • Jusqu’au 29 décembre 2019 à 19h30 au Théâtre National de La Colline
  • Un spectacle d’Arthur H et Wajdi Mouawad

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