Théâtrorama

Naviguant en permanence entre une misanthropie exacerbée et un humanisme sincère, Eric Sanson propose du célèbre roman de Céline une interprétation inattendue. Son prodigieux travail de comédien et sa passion pour le romancier font le reste. Une heure d’intensité pure.

Céline se mérite. Qu’il s’agisse de le lire, d’entrer dans cet univers qui ballote le lecteur, le met à mal, le torture, broie ses illusions, ou de le jouer, Céline se mérite avant de se déguster. L’oralité de sa prose a beau résonner comme un pléonasme, le monter sur une scène ne coule pas pour autant de source. Car jouer Céline, c’est avant tout le connaître, le comprendre et même l’aimer. A la folie. Jusqu’à la déraison.

En fin de spectacle, comme pour nous en convaincre plus encore, comme pour enfoncer plus encore le clou ainsi que le fait Céline dans l’expression de ses idées, Eric Sanson se livre (au sens fort du terme) à une déclaration de flamme à l’endroit de cet auteur qu’il place définitivement au-dessus de tous les autres. Mais l’heure que nous venons de passer en sa compagnie ne nécessite pas cette péroraison. Sanson est tout bonnement prodigieux dans cette incarnation et sa passion pour le romancier se lit à chaque instant de son spectacle.

Parlons de performance…
Comme chacun sait, « Mort à crédit » est un récit autobiographique. Le personnage s’y nomme Ferdinand. Eric Sanson a choisi parmi les quelque six cents pages de l’ouvrage, un passage où deux personnages se font face : le jeune Ferdinand et son employeur Roger-Marin Courtial des Péreires. De cette dualité, le comédien va proposer non pas un jeu à double temps ou à double intensité, mais plutôt une interpénétration des interprétations. Il joue Céline mais aussi Céline jouant Courtial. Cette stratification, outre la performance du comédien (le terme est ici largement justifié), offre ainsi une respiration à un spectacle qui aurait pu n’être que vociférations et évite l’effet monologue. En ce sens, le choix du passage était également crucial, loin des pages au style syncopé dont foisonne le roman.

De nombreux éléments dans la mise en scène vont pourtant tendre vers la déstabilisation du spectateur. La salle plongée dans le noir complet de longues minutes durant alors que le comédien est déjà dans le jeu, des hors scènes comme il y a des hors champs au cinéma, un lavage de pieds peu ragoutant. Et pourtant, s’immiscent progressivement, subrepticement dans ce hourvari langagier et syntaxique de vraies lueurs d’humanité. Le comédien vient s’adresser aux spectateurs, esquisse quelques sourires. Sans aller jusqu’à faire rire, il parvient à insuffler à son personnage la complexité d’un homme. La complexité de l’Homme. La lisière entre les deux parties de cette bipolarité est ténue et porte ici un nom : la délicatesse.

[note_box]Mort à crédit, de Louis-Ferdinand Céline
Mise en scène : Renaud Cojo
Avec : Éric Sanson
Lumières : Jean-Pascal Pracht[/note_box]

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