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Drogue et révolution

Morphine par la compagnie Les Pierre d’attenteLe spectacle Morphine – qui tire sa substance de la nouvelle éponyme de Mikhaïl Boulgakov – est une variation poétique et émouvante sur les révolutions d’hier et celles qui sont en train d’éclore aujourd’hui dans les jeunes cœurs.

D’abord, respecter le cadre. Jusqu’à la quasi satiété et le quasi rejet des spectateurs. Le débit est trop rapide, les exposés de l’Histoire et des événements qui ont vu naître la Révolution russe de 1917 sont criés, assénés, comme un tuto YouTube dopé aux stéroïdes. On le sait, cette façon de dire le texte, volontairement provocatrice, nous amène aux lisières de ce que l’on ne peut plus supporter : Cette façon qu’à la société de nous parler, d’enfermer le récit dans des cadres pseudo cools, ce marqueur de la vieille civilisation capitaliste en habits neufs d’empereur… Tout cela, toutes ces insultes, tous ces bras d’honneur, toutes ces injonctions souriantes, ces infos en continu… Que tout cela cesse, par pitié, que l’on puisse nous-mêmes reprendre le fil du récit. Le message passe, et le spectacle continue.

Et c’est l’amour qui vient apporter la première dose de Révolution dans le tube à expérimentation. C’est lui qui amène le désordre, le désir de s’extraire de l’oppressant. C’est la vie qui reprend ses droits et qui permet à l’écrivain de prendre sa plume, d’exprimer sa douleur, de reprendre les premières lignes de son propre récit. C’est l’échappatoire originel, la première bouffée d’air frais. On respire avec les interprètes.

Puis la drogue intervient. Auto-destructrice certes, désespérée, oui, et porteuse de mort. Mais elle permet aussi le déclenchement des rêves et opère le glissement narratif vers notre propre époque. On peut voir notre civilisation qui retarde sa mutation, et qui n’en finit pas de s’agiter dans ses cauchemars et de chasser vainement d’un revers de main les petits monstres nés de son clair-obscur.

La Fin de l’Histoire, c’est bien terminé

Une comédienne intervient après la tempête narrative et la désertion des cadres. Elle nous parle normalement, sans jeu, presque sans affect. Elle arrive après la Fin de l’Histoire et elle nous dit bien ce qui vit de nouveau dans nos cœurs. Non, l’Histoire n’est pas finie. Bien sûr que non. Elle continue de s’écrire, et surtout, depuis quelques temps, nous pouvons avoir cette impression enivrante – teintée d’amour et de morphine, joyeuse, vivante et effrayante – que nous pouvons nous-mêmes reprendre la plume.

Le spectacle n’est sans doute pas parfait, et il joue à se faire peur, au bord de ses propres déséquilibres. Mais cela concentre tout l’intérêt de la proposition : jouer de nouveau, affirmer sa jeunesse avec force et intelligence. Dire l’espoir et le désespoir, sortir du cadre, après l’avoir utilisé comme un vieux jouet. C’est un spectacle qui est au bon endroit de la recherche et de l’engagement artistique. On y voit in-vivo des questionnements politiques. On y pressent les vagues puissantes qui surgissent soudain des profondeurs de l’inconscient et qui font les révolutions.

Morphine
À partir de la nouvelle de Mikhaïl Boulgakov
Mise en scène, scénographie et adaptation théâtrale : Nina Villanova – metteure en scène associée
Avec Marine Behar, Gregor Daronian Kirchner et Julie Cardile
Crédit photos: Luca Palen

Vu au Théâtre-Studio d’Alfortville

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