Théâtrorama

Prenant à bras le cœur le texte sublime de la suppliciée de l’amour Marina Tsvetaïeva, Antonia Bosco nous fait vivre la découverte de Pouchkine par la papesse du symbolisme russe. Lyrique, bouleversant. Un bijou.

Pouchkine. Pour le grand public un homme de nouvelles. « La Dame de pique », « La Tempête de neige »… Le laminoir de la traduction provoque des ravages, en particulier en poésie et, fatalement, l’épique « Eugène Oneguine » n’a pas l’audience qu’il mériterait en occident. Du coup, rares sont les spectacles qui évoquent le père de la littérature russe moderne. Plus rares encore sont ceux qui l’évoquent avec honnêteté…(cf critique du spectacle « Pouchkine »). En laissant la parole à Marina Tsvetaïeva et en provoquant la rencontre de la poétesse avec la sublime Antonia Bosco, Guy Freixe a frappé fort et juste.

Une belle humilité
Cinquante cinq minutes durant (mais a-t-on besoin de faire long pour être bon ?), la comédienne et soprano s’empare du texte de cette authentique martyre de l’amour. La poétesse au nom beau comme une fleur (« tsveta » : « fleur » en russe) nous livre ses souvenirs liés à sa découverte de Pouchkine. N’attendez pas, bien sûr, du linéaire, du rationnel. La fine fleur du symbolisme des années 1920-1930 va transcender cette découverte pour nous livrer un authentique poème sur le poète. Tout se situe dans le détail, le symbole : le tableau dans la maison familiale qui représente le duel qui coûta la vie à Pouchkine, la statue immense et inaccessible de ce grand homme noir qui embrasse Marina encore enfant, l’embrase au plus profond de ses entrailles, celles-là même où se logea la fatale balle de révolver qui eut raison du poète à l’aube de ses 38 ans. La noirceur va donc très tôt être au cœur de l’existence de Marina, elle qui à 6 ans préfère les aventures d’Oneguine et Tatiana à la Russalka, cette légende traditionnelle russe dont Pouchkine s’inspirera pour une pièce éponyme. Cette noirceur, qui fait écho à la couleur de peau de Pouchkine (dont l’arrière-grand-père africain fut un des proches de Pierre le Grand), se lit dans chaque mot de Marina qui n’a de goût que pour tout ce qui broie le bonheur et l’amour.

Dans sa robe de la même couleur, Antonia Bosco est belle. De cette beauté qui fait les grandes tragédiennes et que transcende l’amour de la scène. Elle arrive en chantant, sa voix de soprano inonde l’espace, les mots russes gorgés de leurs sonorités faites pour le chant retentissent. Elle ne parle pas russe, la belle Antonia. Et pourtant sa diction témoigne d’un vrai travail et le résultat est sidérant. Quand elle joue, en français et fortement épaulée de la très précise traduction d’André Markowicz, elle se fait passeuse d’un témoin avec toute l’humilité que cela induit. Elle vit chaque mot, chaque instant. Viscéralement. De l’intérieur. Sur cette grande scène, accompagnée du virtuose Damien Lehman au piano qui se balade entre Chostakovitch, Prokofiev et Rachmaninoff, elle s’offre au public avec l’ivresse des mots d’une autre. C’est plus qu’un hommage aux pouvoirs indicibles de la poésie, à cette langue que chantèrent les Pasternak, Mandelstam et autres Maïakovski. C’est une incitation, une invitation au voyage en pays pouchkinien et  tsvetaïevien, ces contrées si peu connues ici où les stances aux fougueux tétramètres vous dévoilent un coin du mystère de l’âme slave. Avec drôlerie ou les accents du plus fou désespoir. A la russe…

[note_box]Mon Pouchkine
De Marina Tsvetaïeva
Texte français traduit du russe par André Markowicz
Mise en scène : Guiy Freixe
Avec Antonia Bosco et Damien Lehman[/note_box]

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